Les origines du "jeu de guerre"
par Jean-Philippe LIARDET, dr

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Le rôle incertain des figurines

 

Le jeu d’échecs est particulier en ce sens qu’il place des pièces sur un échiquier, établissant ainsi un cadre pour un système de règles. Cette contrainte a certainement favorisé l’évolution de ce jeu vers une codification sinon unique, du moins dominante. Les pièces, et surtout l’échiquier, sont toujours présents. Mais les figurines existent également sans l’échiquier.

L’emploi des figurines est probablement un palliatif aux reconstitutions en vraie grandeur. Celles-ci répondaient à diverses finalités souvent plus ou moins liées : rites religieux, compétitions plus ou moins sportives, fêtes ou manifestations de force destinées à intimider l’adversaire potentiel - extérieur ou intérieur -. Georges Gush nous apprend que le Mahâbhârata(10) mentionne une bataille simulée de 18 jours, vers l’an 200 avant notre ère(11) ; cet exercice démesuré aurait servi à tester différentes formations pour l’armée. Ce type de pratique est à la base de l’efficacité de la phalange grecque mais aussi de la légion romaine et de toute formation militaire efficace. Cet entraînement des hommes et de leurs chefs permet l’acquisition de réflexes, favorise une certaine cohésion et apporte l’expérience du terrain. L’accent est surtout mis sur les manœuvres qui se déroulent dans des conditions très proches de la réalité. Néanmoins, certains inconvénients sont inhérents à cette pratique. Tout d’abord, il n’est pas toujours possible de réunir des effectifs suffisants pour exécuter des exercices significatifs. D’autre part, ceux-ci nécessitent beaucoup de temps et d’argent pour leur préparation et leur exécution. Il est donc difficile de les répéter régulièrement. Or, pour inculquer le sens de la stratégie et de la tactique aux différents échelons de commandement, une pratique intensive est nécessaire.

Il n’est donc pas étonnant que la fabrication de figurines représentant les divers éléments des armées se soit développée, même si elle fut d’abord réservée à des personnes aisées. Pour les autres, il ne fait aucun doute que divers objets moins onéreux furent employés, notamment par les militaires de moindre rang. C’est l’ancêtre de la "caisse à sable" toujours utilisée de nos jours sous une forme ou une autre. Ainsi l’armée américaine dispose de kits complets, avec des centaines de soldats et véhicules en plastique, et utilise des règles très élaborées.

Pour J. Garatt(12) les figurines-jouets les plus anciennes seraient un char de Mésopotamie tiré par un attelage de bœufs et des soldats découverts en Carinthie, à Rosseg. Elles sont datées de 1 000 ans avant notre ère. Dans l’Antiquité comme au Moyen-Age, des figurines sont produites avec des destinations plus ou moins précises : décorations, jouets. On ne peut certifier qu’elles aient eu un usage à des fins militaires même si c’est certainement le cas. De conception artisanale, ces figurines n’existent qu’en petite quantité. Cependant, on trouve des armées miniatures dans toutes les civilisations.

C’est au début du XVIIe siècle que l’on assiste à la constitution d’armées princières dans la plupart des cours européennes. Ainsi le futur Louis XIII et Henri d’Angleterre en possèdent en métaux précieux. On y retrouve toutes les composantes des vraies armées. Georges Ostermann pose la question suivante quant à leur destination : jeu ou instruction militaire ? (13) Les deux, répond-il. Et il est exact qu’il est difficile de dissocier le jeu de l’apprentissage quand le jeu a un caractère éducatif comme c’est ici le cas.

A la fin du XVIIe siècle ou au début du XVIIIe siècle apparaissent les figurines dîtes de "Nuremberg". En étain, plates, elles sont produites en grandes quantités, contrairement aux figurines en métaux précieux, en bois, en pierres sculptées ou en papiers peints réalisées par des orfèvres de grand renom. Les pièces destinées à l’instruction des militaires étaient au contraire réalisées avec des matériaux peu coûteux et grossièrement façonnés : bois, papiers, terre cuite, mie de pain... Mais leur fragilité les fit remplacer par des figurines en étain ou en plomb dont les Allemands conservèrent le monopole jusqu’au milieu du XIXe siècle. L’instauration du drill avec ses manœuvres précises incita probablement de nombreux officiers ou sous-officiers à s’exercer avec des figurines avant d’aller sur le terrain. Comme l’indique Ostermann(14) c’est la mise en valeur de l’épopée napoléonienne après 1830 qui suscita des vocations pour la fabrication de figurines nationales. Les Français se tournèrent de préférence vers la "ronde-bosse", plus agréable à l’œil que la figurine plate avec une finesse du détail accrue. La gamme se diversifia rapidement pour couvrir des époques variées mais aussi les campagnes coloniales. Les Anglais l’adoptèrent vers la fin du siècle. C’est ainsi en 1890 que la production des Britains de 54mm commença, elle se perpétue de nos jours. L’utilisation de ces figurines à des fins d’instruction militaire n’a pas eu de cadre officiel, mais il est certain que les amateurs de kriegsspiel et de jeux d’échecs non-orthodoxes les ont utilisées. Le plus souvent les joueurs décidaient entre eux des règles qu’ils désiraient appliquer à leurs parties. Ainsi Ostermann se base sur l’ouvrage de G. Gush(15) pour nous indiquer que le premier jeu réglé dont nous gardons la trace est celui de Robert Louis Stevenson. Inventé en 1881, il ne sortit pas du cercle restreint de ses intimes avant 1898. Il intégrait déjà la logistique et s’appuyait sur la lecture de quelques historiens militaires.

Aspects ludiques et entraînement militaire, art et réflexion sur la stratégie sont les différentes facettes d’une pratique qui reste pendant cette période l’apanage d’un cercle restreint de privilégiés. C’est en Prusse et en Allemagne que va se développer une approche professionnelle et systématique.


(10)Ce grand récit épique indien, composé sur plusieurs siècles (du IXe siècle avant Jésus-Christ au VIe siècle) est aussi une encyclopédie des connaissances sacrées et profanes des Indo-Européens.
(11)
Georges Gush et Andrew Finch, A Guide to Wargaming, Londres, Croom Helm, 1980, pp. 21 et suivantes.
(12)J. Garatt, Model Soldiers, Londres, 1960.
(13)G. Ostermann, supra, p. 10.
(14)G. Ostermann, supra, p. 13.
(15)G. Ostermann, supra, p. 14. George Gush et Andrew Finch, supra, pp. 21 et suivantes.

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