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Le rôle
incertain des figurines
Le
jeu déchecs est particulier
en ce sens quil place des pièces sur un échiquier, établissant
ainsi un cadre pour un système de règles. Cette contrainte
a certainement favorisé lévolution de ce jeu vers une
codification sinon unique, du moins dominante. Les pièces,
et surtout léchiquier, sont toujours présents. Mais les
figurines existent également sans léchiquier.
Lemploi
des figurines est probablement un palliatif aux reconstitutions
en vraie grandeur. Celles-ci répondaient à diverses finalités
souvent plus ou moins liées : rites religieux, compétitions
plus ou moins sportives, fêtes ou manifestations de force destinées à intimider
ladversaire potentiel - extérieur ou intérieur -. Georges
Gush nous apprend que le Mahâbhârata(10) mentionne
une bataille simulée de 18 jours, vers lan 200 avant notre ère(11) ;
cet exercice démesuré aurait servi à tester différentes formations
pour larmée. Ce type de pratique est à la base de lefficacité de
la phalange grecque mais aussi de la légion romaine et de toute
formation militaire efficace. Cet entraînement des hommes et
de leurs chefs permet lacquisition de réflexes, favorise
une certaine cohésion et apporte lexpérience du terrain.
Laccent est surtout mis sur les manuvres qui se déroulent
dans des conditions très proches de la réalité. Néanmoins, certains
inconvénients sont inhérents à cette pratique. Tout dabord,
il nest pas toujours possible de réunir des effectifs suffisants
pour exécuter des exercices significatifs. Dautre part,
ceux-ci nécessitent beaucoup de temps et dargent pour leur
préparation et leur exécution. Il est donc difficile de les répéter
régulièrement. Or, pour inculquer le sens de la stratégie et
de la tactique aux différents échelons de commandement, une pratique
intensive est nécessaire.
Il
nest donc pas étonnant que la fabrication de figurines
représentant les divers éléments des armées se soit développée,
même si elle fut dabord réservée à des personnes aisées.
Pour les autres, il ne fait aucun doute que divers objets moins
onéreux furent employés, notamment par les militaires de moindre
rang. Cest lancêtre de la "caisse à sable" toujours
utilisée de nos jours sous une forme ou une autre. Ainsi larmée
américaine dispose de kits complets, avec des centaines de soldats
et véhicules en plastique, et utilise des règles très élaborées.
Pour
J. Garatt(12) les
figurines-jouets les plus anciennes seraient un char de Mésopotamie
tiré par un attelage de bufs et des soldats découverts
en Carinthie, à Rosseg. Elles sont datées de 1 000 ans avant
notre ère. Dans lAntiquité comme au Moyen-Age, des figurines
sont produites avec des destinations plus ou moins précises :
décorations, jouets. On ne peut certifier quelles aient
eu un usage à des fins militaires même si cest certainement
le cas. De conception artisanale, ces figurines nexistent
quen petite quantité. Cependant, on trouve des armées miniatures
dans toutes les civilisations.
Cest
au début du XVIIe siècle que lon assiste à la
constitution darmées princières dans la plupart des cours
européennes. Ainsi le futur Louis XIII et Henri dAngleterre
en possèdent en métaux précieux. On y retrouve toutes les composantes
des vraies armées. Georges Ostermann pose la question suivante
quant à leur destination : jeu ou instruction militaire ? (13) Les
deux, répond-il. Et il est exact quil est difficile de
dissocier le jeu de lapprentissage quand le jeu a un caractère éducatif
comme cest ici le cas.
A la
fin du XVIIe siècle ou au début du XVIIIe siècle
apparaissent les figurines dîtes de "Nuremberg".
En étain, plates, elles sont produites en grandes quantités,
contrairement aux figurines en métaux précieux, en bois, en pierres
sculptées ou en papiers peints réalisées par des orfèvres de
grand renom. Les pièces destinées à linstruction des militaires étaient
au contraire réalisées avec des matériaux peu coûteux et grossièrement
façonnés : bois, papiers, terre cuite, mie de pain... Mais
leur fragilité les fit remplacer par des figurines en étain ou
en plomb dont les Allemands conservèrent le monopole jusquau
milieu du XIXe siècle. Linstauration du drill avec
ses manuvres précises incita probablement de nombreux officiers
ou sous-officiers à sexercer avec des figurines avant daller
sur le terrain. Comme lindique Ostermann(14) cest
la mise en valeur de lépopée napoléonienne après 1830 qui
suscita des vocations pour la fabrication de figurines nationales.
Les Français se tournèrent de préférence vers la "ronde-bosse",
plus agréable à lil que la figurine plate avec une
finesse du détail accrue. La gamme se diversifia rapidement pour
couvrir des époques variées mais aussi les campagnes coloniales.
Les Anglais ladoptèrent vers la fin du siècle. Cest
ainsi en 1890 que la production des Britains de 54mm commença,
elle se perpétue de nos jours. Lutilisation de ces figurines à des
fins dinstruction militaire na pas eu de cadre officiel,
mais il est certain que les amateurs de kriegsspiel et
de jeux déchecs non-orthodoxes les ont utilisées. Le plus
souvent les joueurs décidaient entre eux des règles quils
désiraient appliquer à leurs parties. Ainsi Ostermann se base
sur louvrage de G. Gush(15) pour
nous indiquer que le premier jeu réglé dont nous gardons la trace
est celui de Robert Louis Stevenson. Inventé en 1881, il ne sortit
pas du cercle restreint de ses intimes avant 1898. Il intégrait
déjà la logistique et sappuyait sur la lecture de quelques
historiens militaires.
Aspects
ludiques et entraînement militaire, art et réflexion sur la stratégie
sont les différentes facettes dune pratique qui reste pendant
cette période lapanage dun cercle restreint de privilégiés.
Cest en Prusse et en Allemagne que va se développer une
approche professionnelle et systématique.
(10)Ce
grand récit épique indien, composé sur plusieurs siècles (du
IXe siècle avant Jésus-Christ au VIe siècle)
est aussi une encyclopédie des connaissances sacrées et profanes
des Indo-Européens.
(11)Georges
Gush et Andrew Finch, A Guide to Wargaming, Londres, Croom Helm,
1980, pp. 21 et suivantes.
(12)J.
Garatt, Model Soldiers, Londres, 1960.
(13)G.
Ostermann, supra, p. 10.
(14)G.
Ostermann, supra, p. 13.
(15)G.
Ostermann, supra, p. 14. George Gush et Andrew Finch, supra,
pp. 21 et suivantes.
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