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Un précurseur,
Sun Tzu, et un fil conducteur :
le jeu déchecs
On
attribue généralement à Sun Tzu linvention du plus ancien
wargame connu. Constitué de pierres peintes quil sagissait
de déplacer sur un plateau de jeu abstrait, le Wei Hai consistait
avant tout à vaincre ladversaire en encerclant ses pièces.
Ce jeu est le lointain ancêtre du "jeu de go" qui
conserve ses principes essentiels.
Peut-être à la
même époque, apparaît en Inde le Chaturanga. Ce jeu est
considéré comme étant à lorigine du jeu déchecs par
lensemble des historiens des échecs. Il comporte quatre
camps dotés chacun dun cavalier, dun éléphant, dun
navire ou dun chariot et de quatre fantassins. Un jet de
dé permet de régler les déplacements (5) et
le chariot introduit la notion de logistique. Pour Georges Ostermann,
ces particularités, qui ne se retrouvent pas dans le jeu déchecs,
font du Chaturanga lancêtre direct du kriegsspiel (6).
Peter Perla pense que labandon du hasard sexplique
par la tendance des perdants à rejeter leurs échecs sur le seul élément
quils ne pouvaient contrôler. Quant à la réduction du nombre
de joueurs à deux, elle proviendrait tout simplement de la difficulté à trouver
quatre personnes qualifiées et disponibles pour faire une partie,
problème toujours dactualité.
Le Chaturanga se
retrouve dans toute la sphère asiatique sous diverses formes.
Cest, semble-t-il, les Perses qui lon fait évoluer
vers la forme du jeu déchecs que nous connaissons. Les
invasions arabes et les Croisés de retour de Terre Sainte ont
assuré sa diffusion en Occident . Sa codification actuelle remonte à la
Renaissance.
Il
est certain que les penseurs militaires de toutes les époques
nont pas manqué dêtre intéressés par lexercice
de réflexion et de décision proposé par les échecs. La "reine" sappelait
avant le "général" ou le "commandeur" ou
le "premier ministre" et représentait le
chef militaire de lArmée, celui qui contrôle les meilleures
forces, ce qui explique la puissance de cette pièce. Sauf exceptions,
le roi nest pas un combattant ou un chef militaire exceptionnel,
mais sans sa présence lArmée se débande. Lors de la bataille,
il doit survivre et servir de symbole, de point de ralliement
pour son Armée ; sil est tué ou pris, la bataille
est perdue. Le jeu déchecs est donc relativement bien adapté aux
affrontements des périodes précédant lapparition de larme à feu.
Néanmoins, des variantes sont apparues dans le but de rapprocher
les échecs de la réalité de la guerre. Ce sont ces jeux déchecs "non-orthodoxes" qui
vont donner naissance au kriegsspiel. Les modifications
concernent notamment les pièces et le terrain. Si les règles
demeurent les mêmes à la base, de nouveaux éléments, comme des
armes ou des personnages, sont introduits. Ils rapprochent le
jeu de son environnement politique et militaire.
Dans
sa thèse, Georges Ostermann expose la théorie de Dextrait et
Engel (7) qui établissent
une convergence étonnante entre les grandes écoles de la pensée
militaire après la Renaissance et des styles déterminants dans
lhistoire de la pensée échiquéenne. Leur conclusion est
intéressante : "Ainsi il semblerait que la
seule forme de guerre qui ne puisse recevoir déquivalence
théorique échiquéenne est la guerre nucléaire totale" (8). Conclusion à rapprocher
de celles des analyses sur les "jeux de guerre" (9).
La
reprise de cette citation explique le malaise des Américains
devant leffacement de la stratégie provoquée par lavènement
du nucléaire, ce qui va avoir deux conséquences : dune
part, ils vont développer une stratégie qui rend possible le
gain dune guerre nucléaire ; dautre part, ils
vont retourner aux sources de la pensée stratégique en réhabilitant
lhistoire militaire et le wargame.
Ce
penchant naturel des Américains pour la stratégie se retrouve
partout et notamment dans deux des quatre grands sports populaires
du pays : le football américain et le base-ball. Il serait
instructif pour comprendre le mode de réflexion américain de
rechercher dans les origines de ces deux sports et dans leur
place dans la société américaine des éléments de comparaison
avec le jeu déchecs. Ainsi le goût naturel des Anglo-saxons
en général et des Américains en particulier pour les jeux de
hasard est compensé par leur intérêt pour les jeux de stratégie.
Cette disposition ne pouvait manquer de les conduire du jeu déchecs
au "jeu de guerre".
(5)Francis
J. McHugh, Fundamentals of War Gaming, , U.S Naval War
College, 3e éd., 1966, pp. 1-2.
(6)Georges
Ostermann, Les jeux de stratégie et de tactique historiques : historique,
typologie, perspectives, thèse dHistoire Militaire et Etudes de Défense,
Université P. Valéry, Montpellier III, 1983, p.16.
(7)J
.Dextrait et N. Engel, Jeu déchecs et sciences humaines, Payot,
Paris, 1981.
(8)Ibid,
p. 166.
(9)G.
Ostermann, supra, p. 18.
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