Les origines du "jeu de guerre"
par Jean-Philippe LIARDET, dr

page 1 - page 2 - page 3

 

Un précurseur, Sun Tzu, et un fil conducteur :
le jeu d’échecs

On attribue généralement à Sun Tzu l’invention du plus ancien wargame connu. Constitué de pierres peintes qu’il s’agissait de déplacer sur un plateau de jeu abstrait, le Wei Hai consistait avant tout à vaincre l’adversaire en encerclant ses pièces. Ce jeu est le lointain ancêtre du "jeu de go" qui conserve ses principes essentiels.

Peut-être à la même époque, apparaît en Inde le Chaturanga. Ce jeu est considéré comme étant à l’origine du jeu d’échecs par l’ensemble des historiens des échecs. Il comporte quatre camps dotés chacun d’un cavalier, d’un éléphant, d’un navire ou d’un chariot et de quatre fantassins. Un jet de dé permet de régler les déplacements (5) et le chariot introduit la notion de logistique. Pour Georges Ostermann, ces particularités, qui ne se retrouvent pas dans le jeu d’échecs, font du Chaturanga l’ancêtre direct du kriegsspiel (6). Peter Perla pense que l’abandon du hasard s’explique par la tendance des perdants à rejeter leurs échecs sur le seul élément qu’ils ne pouvaient contrôler. Quant à la réduction du nombre de joueurs à deux, elle proviendrait tout simplement de la difficulté à trouver quatre personnes qualifiées et disponibles pour faire une partie, problème toujours d’actualité.

Le Chaturanga se retrouve dans toute la sphère asiatique sous diverses formes. C’est, semble-t-il, les Perses qui l’on fait évoluer vers la forme du jeu d’échecs que nous connaissons. Les invasions arabes et les Croisés de retour de Terre Sainte ont assuré sa diffusion en Occident . Sa codification actuelle remonte à la Renaissance.

Il est certain que les penseurs militaires de toutes les époques n’ont pas manqué d’être intéressés par l’exercice de réflexion et de décision proposé par les échecs. La "reine" s’appelait avant le "général" ou le "commandeur" ou le "premier ministre" et représentait le chef militaire de l’Armée, celui qui contrôle les meilleures forces, ce qui explique la puissance de cette pièce. Sauf exceptions, le roi n’est pas un combattant ou un chef militaire exceptionnel, mais sans sa présence l’Armée se débande. Lors de la bataille, il doit survivre et servir de symbole, de point de ralliement pour son Armée ; s’il est tué ou pris, la bataille est perdue. Le jeu d’échecs est donc relativement bien adapté aux affrontements des périodes précédant l’apparition de l’arme à feu. Néanmoins, des variantes sont apparues dans le but de rapprocher les échecs de la réalité de la guerre. Ce sont ces jeux d’échecs "non-orthodoxes" qui vont donner naissance au kriegsspiel. Les modifications concernent notamment les pièces et le terrain. Si les règles demeurent les mêmes à la base, de nouveaux éléments, comme des armes ou des personnages, sont introduits. Ils rapprochent le jeu de son environnement politique et militaire.

Dans sa thèse, Georges Ostermann expose la théorie de Dextrait et Engel (7) qui établissent une convergence étonnante entre les grandes écoles de la pensée militaire après la Renaissance et des styles déterminants dans l’histoire de la pensée échiquéenne. Leur conclusion est intéressante : "Ainsi il semblerait que la seule forme de guerre qui ne puisse recevoir d’équivalence théorique échiquéenne est la guerre nucléaire totale" (8). Conclusion à rapprocher de celles des analyses sur les "jeux de guerre" (9).

La reprise de cette citation explique le malaise des Américains devant l’effacement de la stratégie provoquée par l’avènement du nucléaire, ce qui va avoir deux conséquences : d’une part, ils vont développer une stratégie qui rend possible le gain d’une guerre nucléaire ; d’autre part, ils vont retourner aux sources de la pensée stratégique en réhabilitant l’histoire militaire et le wargame.

Ce penchant naturel des Américains pour la stratégie se retrouve partout et notamment dans deux des quatre grands sports populaires du pays : le football américain et le base-ball. Il serait instructif pour comprendre le mode de réflexion américain de rechercher dans les origines de ces deux sports et dans leur place dans la société américaine des éléments de comparaison avec le jeu d’échecs. Ainsi le goût naturel des Anglo-saxons en général et des Américains en particulier pour les jeux de hasard est compensé par leur intérêt pour les jeux de stratégie. Cette disposition ne pouvait manquer de les conduire du jeu d’échecs au "jeu de guerre".


(5)Francis J. McHugh, Fundamentals of War Gaming, , U.S Naval War College, 3e éd., 1966, pp. 1-2.
(6)
Georges Ostermann, Les jeux de stratégie et de tactique historiques : historique, typologie, perspectives, thèse d’Histoire Militaire et Etudes de Défense, Université P. Valéry, Montpellier III, 1983, p.16.
(7)
J .Dextrait et N. Engel, Jeu d’échecs et sciences humaines, Payot, Paris, 1981.
(8)
Ibid, p. 166.
(9)G. Ostermann, supra, p. 18. 

page 1 - page 2 - page 3

© 1997-2008
Conflits & Stratégie
Tous droits réservés