La
fortification au Viêt-Nam ne se réduit pas à des citadelles
chefs-lieux de province qui en commandent l'accès, sa réalité est
tout autre, puisque l'ensemble constitue un système de défense
fortifié en lui-même qui se répartit à deux niveaux : le niveau
inférieur qui gravite autour de la place-forte avec les deux
forts détachés de Saigon et le fortin du Col des Nuages et,
le niveau supérieur constitué par l'ensemble des citadelles
qui gravitent autour de la capitale de Huê. Le système fortifié satellitaire
viêtnamien présente un caractère unique par-rapport au système
Vauban, dont il s'inspire pourtant.
Ce
système doit sa marginalité au relief et à la nature du pays
qui diffère hautement de la France. Lorsque Vauban établit
son système, celui-ci s'inscrivait dans les guerres d'expansion
territoriales de Louis XIV qui occupe la Flandres en 1668 et
la Franche-Comté en 1678-79 ainsi, à cette expansion terrestre,
répond le besoin de défendre un vaste territoire via la construction
d'importantes villes-citadelles, dispersées dans l'ensemble
du pays.
Au temps de l'Empire
du Viêt-Nam, l'essor des places-fortes est
analogue à l'époque de Vauban, mais la configuration
du pays à défendre est totalement différente
: la France comparable à un vaste hexagone
est dans une grande majorité plate dans sa
moitié Nord et Sud-Ouest vers la mer et présente
de vastes espaces aménageables d'où cette multiplication
des citadelles au contraire, le Viêt-Nam s'étire
sur toute sa largeur en un mince liseré territorial,
bordé à l'Est par la mer et à l'Ouest par la
Cordillère Annamite, véritable barrage rocheux.
Une telle configuration
géographique a favorisé dans le domaine des
fortifications au Viêt-Nam, l'élaboration d'un
syncrétisme militaire franco-viêtnamien mariant
les défenses détachées des places-fortes Vauban
dans le glacis et un système de défense satellitaire
et régional autour de la place, prenant appui
sur le relief et la végétation alentour. Tel
est le cas du fortin du Col des Nuages et des
forts détachés de Saigon qui concrétisent ces
deux aspects.
La
défense de la place de Saigon est complétée par deux forts
détachés, le fort Sud et le fort Nord, placés de part et d'autre
de la rivière de Saigon, de manière à retarder et à prévenir
la progression d'une escadre venue de la mer. Le positionnement
de ces deux forts comme le démontre "l'Histoire des Expéditions
de Chine et de Cochinchine " de Bazencourt(1),
n'a pas été choisi à la légère puisqu'il prend en compte la
végétation et les possibilités d'embuscade qu'elle apporte
:
"Les
abords de la rivière formés de terrains fangeux, où croissent
de hautes herbes, sont couverts de plantations très élevées
et de buissons épais très favorables à la défense. L'ennemi
peut facilement masquer des batteries au moyen de ces obstacles
naturels, et les découvrir tout à coup par un feu de mitraille,
au moment le plus propice".
Mais
outre cet intérêt stratégique, le positionnement des deux forts
est aussi fonction de leur protection, les forts Sud et Nord
mesuraient respectivement cent quinze sur deux cents huit mètres
et deux cents quarante-six sur deux cents cinquante mètres
environ, ils devaient leur défense à la protection naturelle
de la rivière de Saigon, de ses affluents comme le Rach Bang
et des marécages environnants. Ardant du Picq cite ainsi :
"La
face Nord du fort Sud donnait directement sur la rivière
et les trois autres étaient protégés par les bras du Rach
Bang [.] Du côté de l'Est, l'ouvrage était pourvue d'une
batterie annexe protégée par un terrain marécageux qu'encerclait
deux bras du Rach [.] Le fort du Nord utilisait lui aussi,
la
protection naturelle des arroyos et des marécages"(2).
Cette
défense locale s'intégrait dans un ensemble régional constitué entre
1790 et 1859 et axée principalement sur le fleuve, voie majeure
de pénétration commerciale et militaire. Cet ensemble était
composé du fort de Vung Tau au Cap Saint-Jacques (en réalité un
fort en pierre avec deux batteries de canons), du fort de "Can-Giô" et
enfin des forts de "Nghia", "Biguekaque", "Kiala", "Tangray" et "Tanky"(3).
Nous avons employé le passé pour parler de ces forts en raison
de leur destruction systématique suite à leur prise par le
génie militaire français, qui ne souhaitait pas se retrouver
enfermé dans la Rizière(4).
En outre cette défense constituait une menace sérieuse pour
une escadre ne disposant que de canons à courte portée et un
facteur de troubles ou d'interruption du ravitaillement et
des communications. Bref, une épine bien gênante dans les arrières
d'une armée en campagne.