En
Asie, l'évolution est toute différente, la guerre continuant à se
résumer dans l'affrontements des armées selon les principes
de Sun-Tzu et malgré l'introduction de l'artillerie et des
mousquets au 16ème siècle par les Portugais et les Hollandais,
l'arc et la lance restent largement utilisés. En outre à cette époque,
les fortifications demeurent faites de terre et de torchis
en raison de nombreux critères: la géographie environnante
influe sur le caractère de la fortification - le Viêt-Nam étant
un pays où abonde la latérite (ce sol rougeâtre des zones tropicales
humides) et les forêts de bambou - explique l'utilisation de
ces matériaux dans les fortifications. Les matériaux employés
sont à leur tour un critère d'explication pour peu que l'on
cherche leurs avantages. La terre étant par nature plus malléable
que la pierre, il est donc plus facile de réparer à moindre
coût une forteresse, tandis que le bambou est un matériau réputé pour
sa robustesse (il demeure encore aujourd'hui l'armature principale
des échafaudages de Hong-Kong et du reste de l'Asie) et pour
les blessures mortelles qu'il occasionne lorsqu'il est employé en
système défensif. Enfin, outre ces deux critères, les fortifications
de l'époque ne nécessitaient aucune assise fixe au vu de l'artillerie
européenne introduite à cette époque : les pièces se résumaient
en de simples couleuvrines(1) tirant
des boulets de plomb de 40 à 500 livres (de 18 à 226 kilogrammes)
et qui étaient plus ou moins efficaces au combat. Face à cette
arme, la fortification de terre et de torchis constituait le
meilleur rempart de défense que l'on peut comparer à une " éponge
de matière molle " avalant tous les boulets tirés contre
elle.
Les
citadelles Vauban construites sous Gia-Long, constituent une
innovation en Asie par rapport au précédent système mais surtout
une innovation obligatoire pour l'époque. Comme nous l'avons
vu, le Viêt-Nam au XIXe siècle est un Etat conquérant en opposition
avec le Siam pour le contrôle du Cambodge, la Chine et les
Européens qui commencent à s'implanter dans l'ensemble de l'Asie
du Sud-Est. D'un point de vue militaire, le renforcement d'une
fortification est fonction de l'armement envers lequel elle
aura à faire face et en l'occurrence au 19ème siècle, on assiste à une
occidentalisation de l'armement asiatique : pièces de marine
en fer montés sur affût, mortiers de fer, mousquets à silex
avec baïonnette, sabre de cavalerie, quelques fusils modernes à cartouche.
Autant dire une puissance de pénétration auquel le système
de défense classique ne pouvait résister, de là l'action entreprise
par Gia-Long qui dès l'année 1790, profitant de l'aide des
ingénieurs français Olivier de Puymanel, Chaigneau et Vannier,
modernise l'art de la fortification asiatique via l'application
du système Vauban, qui s'est généralisé à toute l'Europe depuis
le XVIIe siècle.
En
quoi consiste le système Vauban ?
Lorsque
Vauban le conceptualise, la fortification bastionnée en France
connaît son apogée suite au nombreuses guerres du règne de
Louis XIV. La modernisation des principes d'attaque - système
de tranchées souterraines tracées en lignes brisées et principe
du tir à ricochet - élaborés par Vauban, fait évoluer la construction
des fortifications. Vauban estime que la place-forte doit commander
le terrain environnant, de façon à permettre des observations
tactiques et à empêcher les tirs plongeants de l'ennemi. Il
conçoit donc des ouvrages épais, renforcés par d'importants
volumes de remblai et maintenus par des maçonneries à l'épreuve
des tirs. Il prévoit des remparts munis de bastions convenablement
espacés pour éviter des tirs de flancs et protégés par des
contre gardes et par des ouvrages échelonnés en profondeur.
Ces derniers sont destinés à multiplier les obstacles que l'assaillant
devra franchir l'un après l'autre. Mais le système Vauban ne
s'arrêtait pas là et pouvait être adapté à chaque terrain.
En effet, Vauban s'était rendu compte que le relief de la place
en commandait le tracé bastionné et qu'il était impossible
de fortifier de la même manière une place de plaine (Bac-Ninh)
et une place de montagne (le Col des Nuages). Il constate que
la citadelle, lieu de commandement pour la place et réduit
pour la garnison dans la phase ultime d'un siège, doit être éloignée
de la cité, ce qui implique l'agrandissement du périmètre fortifié des
places modernisées par Vauban qui veut englober tous les organes
défensifs dans le même tracé bastionné. Cette théorie qui a été appelée
les "trois systèmes de Vauban" par le génie français des XVIIIe
et XIXe siècles, n'est que la désignation des aménagements
variés mis au point par l'ingénieur en vue d'augmenter efficacement
la résistance d'une place.