L'armée vietnamienne du XIXe siècle
par Nicolas MICALLEF

page 1 - page 2 - page 3 - page 4 - page 5 - page 6 - page 7
Bibliographie - Glossaire

 

La bataille , son déroulement et l'ordre en combat

Les opérations sur le terrain sont souvent conduites à partir de camps fortifiés provisoires(22) dont le plan est identique à celui des villes chinoises : une place enclose dans des murs de terre battue ou de simples haies de bambou qu'entoure un fossé. Le camp est une ville carrée où l'on creuse des puits, où l'on élève des foyers, qui a ses portes cardinales et qui renferme dans son enceinte, les tablettes des ancêtres et des génies du sol. Des rues et des avenues orientées Nord-Sud et Est-Ouest, fournissent les lignes de feu et de verrouillage. Au centre la bannière du commandant en chef flotte sur son état major et sur les compagnies de la terre et du ciel (sa garde personnelle), tout en étant encadrée par les compagnies de l'aile gauche et de l'aile droite.

Dans chaque camp commence une espèce de retraite qui prépare à la bataille. On cherche à percer la patience de l'ennemi, à savoir s'il est disposé à donner un gros effort, à deviner s'il a emporté de grandes provisions de grains, à voir enfin, s'il tient à remporter une victoire ou simplement à faire montre de sa force. Parfois les armées se rangent en bataille sans que ni l'une ni l'autre ne s'avancent au combat. Chacun attend le jour favorable, que ses devins épient et échangent des messages pour fixer l'heure de la rencontre.

Mais attention, de telles pratiques "courtoises" dépendent surtout de l'ennemi que l'on a en face. Si l'on voit dans l'adversaire non pas un rival mais un ennemi véritable, si on veut le déclarer hors la loi viêtnamienne(23), et le châtier comme un barbare(24), si l'on entend supprimer une dynastie périmée et novice, on envoie pour lier le combat, des braves dévoués à la mort. Tel est le rôle réservé aux amnistiés. Au contact de l'ennemi, ils devront se couper la gorge en poussant un grand cri. Une âme furieuse s'exhale de ce suicide collectif et s'attache comme un sort néfaste à l'ennemi. Cette pratique enusage à la fois chez les Viêtnamiens et les Chinois, devait cependant être peu pratiquée par son intégrisme poussé à l'extrême. Peut-on considérer les Viêts hurlants se jetant sur les barbelés des collines de Diên Bien Phu sous la mitraille des défenseurs comme une réminiscence de ces pratiques anciennes ?

Avant le combat, la première batterie de gong, commande à chacun de préparer ses armes. La seconde batterie est le signal de la réunion par compagnie, la troisième est le signal du départ. Sur le champ de bataille, l'armée viêtnamienne rangée en ordre de bataille offre un spectacle impressionnant, lorsque s'alignent les formations compactes et que claquent au vent une multitude d'étendards et de bannières richement brodés et ornés de figures de tigres, d'oiseaux, de dragons, de serpents, de phénix et de tortues, qui signalent l'état major du général et de ceux de ses lieutenants, qui commandent les ailes. Une fois alignée, l'armée en marche conserve ses distances appliquée également par l'ordre de marche, l'aile droite, le corps central et l'aile gauche ont la même importance numérique et sont séparés les uns des autres de 115 pas. Pour ce qui est de la bataille en elle-même, si celles de l'antiquité étaient des mêlées rudimentaires qui, généralement n'amenaient aucun résultat décisif, les armées modernes asiatiques dont l'armée viêtnamienne, disposaient quand à elles de différentes règles de stratégie (25) en combat, fixées par l'Empereur chinois Hoang-Dê(26) en 246 avant JC (et toujours appliquées). Celles ci sont aux nombres de sept mais sont fonction du nombre d'hommes présents dans l'armée. Les deux premières combinaisons exigent chacune la mise en ligne de 5.800 hommes, disposés comme suit :
1. Un bataillon central de mille hommes, divisé en deux compagnies qu'on appelle les compagnies du Ciel et de la Terre, soit la garde du commandant en chef. Ces compagnies se subdivisent chacune en deux sections de 250 hommes.
2. Douze compagnies de 400 hommes, dont six pour l'aile droite et six pour l'aile gauche. Ces compagnies ont chacune leur nom, celles de l'aile droite s'appellent : le Soleil, le Principe Mâle
(en elles-mêmes deux compagnies), le Vent, le Serpent, le Tigre et celles de l'aile gauche : le Principe Femelle, le Nuage, le Moineau, le Dragon.


22. M. Granet, Op. Cit., p. 292. [retour au texte]
23. chant de Ly Thuong Kiêt (1019-1105 après Jésus-Christ), Les monts et les fleuves de l'empire du sud : "comment vous les barbares, osez-vous envahir notre sol ? ". Collectif, Anthologie de la littérature viêtnamienne, tome 1, des origines au 17ème siècle, Editions en langues étrangères, Hanoi. [retour au texte]
24.Le terme de Barbare était coutumier du langage diplomatique de l'empire chinois, qui considérait les états périphériques de son territoire comme des vassaux et des barbares car ils diffèrent en us et coutumes. [retour au texte]
25. Dumoutier, L'astrologie chez les Annamites - ses applications à l'art militaire-, Revue Indochinoise, 1915. [retour au texte]
26. L'Empereur chinois Hoang-Dê, connu aussi en géomancie sous l'appellation d'empereur jaune. Voir Dumoutier, Op. cit., p. 473-474. [retour au texte]

page 1 - page 2 - page 3 - page 4 - page 5 - page 6 - page 7

© 1997-2008
Conflits & Stratégie
Tous droits réservés