L'armée vietnamienne du XIXe siècle
par Nicolas MICALLEF

page 1 - page 2 - page 3 - page 4 - page 5 - page 6 - page 7
Bibliographie - Glossaire

 

L'armée en marche et les différentes tactiques adoptées

L'ordre de marche de l'armée est fonction principalement de la géographie qui l'entoure, ainsi Sun-Tzu dit : "Ceux qui ignorent les conditions géographiques - montagnes et forêts, défilés périlleux, marais et marécages - ne peuvent conduire la marche d'une armée"(7). Lê Kuan Tzu(8) conseille pour sa part : "Le chef d'armée doit à l'avance se familiariser avec les cartes de façon à connaître les passages dangereux pour les chars et pour les chariots, ceux où l'eau est trop profonde pour les véhicules, les cols des montagnes connus, les principaux fleuves, l'emplacement des hautes terres et des collines, les endroits où les joncs, les forêts et les roseaux sont luxuriants, la longueur des routes, l'importance des cités et des villes, les cités bien connues et celles qui sont abandonnées et les lieux où existent des vergers luxuriants"(9). Mais la marche de l'armée est fonction principalement des conditions climatiques, aussi ne peut-on s'étonner qu'elle n'ait lieu qu'au moment de la saison sèche (10).

Passé ce souci géostratégique, une question se pose à nous : comment était organisée l'armée viêtnamienne en marche ?

Avant de répondre à cette question, il est nécessaire de comprendre que tous les principes cités ci-dessus remontent au temps de Sun-Tzu sous les "royaumes combattants", il y a 25 siècles en Chine. L'époque des "royaumes combattants" coïncide avec la naissance des armées permanentes commandées par des officiers de carrière. Les nouvelles armées étaient composées non seulement de troupes disciplinées et bien entraînées mais encore de conscrits dont l'âge s'échelonnait entre 16 et 60 ans. Les premières formations de ce genre apparurent vers 500 avant Jésus-Christ et avec elles, les stratégies de marche, les formations de combat, la conduite de la guerre.Le temps du preux ou du chevalier (11), qui tirait son renom de ses hauts faits personnels, était révolu. Au début du 4ème siècle, la technique guerrière en Chine, était parvenue à sa maturité.

Ainsi si l'on se réfère à la formation de marche de l'armée chinoise des Han (-40 ; 87), l'armée poursuit sa route, toujours orientée dans un ordre immuable et dominateur, comme si en progressant elle regardait le sud, ainsi que fait un chef. En avant est portée la bannière de l'Oiseau Rouge (Sud), en arrière celle du Guerrier Sombre (Nord), à l'aile droite (Ouest) celle du Tigre Blanc, à l'aile gauche (Est) celle du Dragon Azuré(12). Pour ce qui est de l'armée viêtnamienne - chaque file était composée de dix hommes - l'ordonnancement qui se rapproche au mieux de l'armée chinoise est la formation de bataille en carré38. Comme je l'ai dit au début de ce paragraphe, la marche de l'armée dépendait de la géographie, en outre, elle devait certainement être en formation de bataille.

Comme l'affirme le principe militaire de base : " une armée en bataille doit être comme un serpent; si on la frappe à la tête, la queue doit immédiatement se replier pour lui porter secours; si on la frappe à la queue, la tête doit se précipiter pour sauver celle-ci"(13). L'atout majeur de la formation en carré est la protection du train de l'intendance, du général en chef, mais surtout l'aptitude de l'armée à recevoir l'ennemi de n'importe quel côté. Si cette formation ressemble trait pour trait à la formation antique chinoise, il en existe cependant une seconde qui pouvait être employée quel que soit le terrain, qu'il soit ami ou ennemi. Il s'agit du plan de bataille de Thai Luc ou Grand Extrême qui nous révèle, grâce à Dumoutier(14), l'ordonnancement de l'armée viêtnamienne : l'armée est précédée de patrouilles d'observation, si celles-ci voient de la poussière soulevée par l'ennemi, elle doivent promptement signaler ce fait au général commandant en chef. Puis avancent l'avant-garde et l'aile droite composée des six compagnies du Tigre, du Serpent, du Vent, du Principe Mâle et du Soleil (dans l'ordre de marche), suivis du corps central composé des compagnies de la Terre et du Ciel, du train des bagages et enfin, les six compagnies de l'arrière-garde avec la Lune, le Principe Femelle, le Nuage, le Moineau et le Dragon(15). La troupe en marche doit conserver ses distances ; l'avant garde, le corps central et l'arrière garde ont la même importance en terrain ennemi. Il doivent être séparés les uns des autres de 115 pas(16) en temps ordinaire, et se rapprocher jusqu'à ne former qu'une colonne quand il s'agit de franchir un passage dangereux, ils reprennent ensuite leurs distances.


7. Sun-Tzu, L'art de la guerre, Paris, Editions Flammarion, Coll. Champs, 1972, p. 141, principe 10. [retour au texte]
8. Lê Kuan Tzu, cité par le commentateur Tu Mu (803-852 après Jésus-Christ) qui brilla en son temps dans le domaine de la poésie. Il fut également secrétaire du Grand Conseil Impérial de la cour des T'ang. [retour au texte]
9. Sun-Tzu, L'art de la guerre, Editions Champs Flammarion, 1972, p. 141, principe 11. [retour au texte]
10. "La saison sèche est le temps où les armées se mettent en campagne, ou marchent contre les ennemis ; car ils ne sauraient marcher dans ces pays-là durant la saison humide". Dampier, Voyage au Tonquin en 1688, Revue Indochinoise, 1909, p. 136. La saison humide qui correspond à la période estivale, s'inscrit dans la période du mois de Mai à Octobre ou Décembre, selon les régions. Voir en complément, le Grand Guide du Viêt-Nam, Collection Bibliothèque du Voyageur, Editions Gallimard, 1992, p. 36-37. [retour au texte]
11. "Ils doivent combattre poliment. Un équipage qui est sur le point d'en saisir un autre, le laissera échapper, si l'un des guerriers ennemis a le bon goût de payer tout de suite une rançon d'hommages [.] En plein combat, la prudence doit toujours céder à la courtoisie [.] Le combat est une mêlée confuse de bravades, de générosités, d'hommages, d'insultes, de dévouements, d'imprécations, de bénédictions, de maléfices.". M. Granet, La Civilisation Chinoise - la vie publique et la vie privée - Paris, Editions Albin Michel, 1968, p. 294-301. [retour au texte]
12. M. Granet, Op. cit, p. 292. [retour au texte]
13. Dumoutier, L'astrologie chez les Annamites - ses applications à l'art militaire- , Revue Indochinoise, 1915, p. 108. [retour au texte]
14. Dumoutier, L'astrologie chez les Annamites - ses applications à l'art militaire- , Revue Indochinoise, 1915 & Dumoutier, L'astrologie considérée plus spécialement dans ses applications à l'art militaire, Revue Indochinoise, Novembre - Décembre 1914, p. 457 [retour au texte]
15. Dumoutier, L'astrologie chez les Annamites - ses applications à l'art militaire-, Revue Indochinoise, 1915. [retour au texte]
16. Dumoutier, L'astrologie considérée plus spécialement dans ses applications à l'art militaire, Revue Indochinoise, Novembre - Décembre 1914, p. 456. [retour au texte]

page 1 - page 2 - page 3 - page 4 - page 5 - page 6 - page 7

© 1997-2010
Conflits & Stratégie
Tous droits réservés