La stratégie des moyens : quelle place pour la technologie dans la stratégie

par Joseph HENROTIN

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[note de la rédaction : l'auteur était Doctorant en Sciences politiques, Université Libre de Bruxelles au moment de l'écriture de cet article]

Si la guerre nous semble aujourd'hui inséparable de la technologie, l'articulation entre ceux deux catégories de l'action démontre des micro et des macro-ruptures exprimées autant dans les conflits que dans la pensée stratégique. Et si A. Bru pouvait démontrer que la technique a influencé l'art de la guerre aux travers les âges - la poliorcétique et les fortifications en constituant des exemples très aboutis -, les révolutions industrielles et plus généralement technologiques ont induits des changements radicaux dans l'art de la guerre. S'ils s'expriment d'abord en opération avec plus ou moins de succès, ils ne connaîtront une théorisation qu'a posteriori, qui démontre d'une part le rôle des instances politiques et militaires dans une stratégie des moyens de plus en plus complexe et d'autre part que les matériels sont le reflet des doctrines et des pensées stratégiques. En arrivera-t-on à une guerre technologique ?

 

Le prolégomène naval de l'utilisation stratégique de la technologie

En fait, la technique a d'abord été appréciée dans le cadre naval. L'apparition de l'hélice, de la machine à vapeur, des coques métalliques impacte la vitesse des navires et améliore considérablement la capacité de projection des marines et leur volume de feu (apparition de la mine, de la torpille, mise sous tourelle des canons). Plus tard, l'électricité autorise le frigo et des croisières plus longues, ainsi que l'usage des premières radios. Incidemment, les navires connaissent une diversification de leurs types autant que des tactiques employées. Dès 1878, en pleine guerre russo-turque, Makarov et Rodjestvensky tirent parti de leurs torpilleurs pour couler plusieurs bâtiments turcs dans le port de Batoum, préalablement forcé . Les Russes apprendront ensuite contre les Japonais que la technologie possède ses propres limites : c'est en tentant de rallier Vladivostok le plus rapidement possible depuis Port Arthur - afin d'économiser le peu de charbon qu'il leurs restaient - que Rodjestvensky et sa flotte rencontrent Togo dans le détroit de Tsushima, en 1905. Les choix technologiques japonais se portent vers le meilleur matériel : construit en Grande-Bretagne, le navire amiral de Togo, le Mikasa, n'avait rien à envier aux dreadnoughts que l'on trouvait en Europe à cette époque.

A ce moment, la conceptualisation théorique des changements technologiques connaît deux grandes poussées, avec sir Reginald Custance, qui établit clairement la différenciation entre les méthodes historique et matérielle dans l'étude de la stratégie navale et avec le débat français entre les Jeune et Ancienne écoles. La Jeune école de l'Amiral Aube défendait la construction de torpilleurs permettant la saturation des défenses des cuirassés de l'Ancienne école, inaugurant un retour de la guerre de course contre la maîtrise des mers. La thématique des Jeune et Vieille école rebondira lorsque apparaît le missile antinavire. Le destroyer israélien Eilath sera détruit en 1967 par des vedettes égyptiennes dotées de missiles Styx. Les Israéliens retiendront la leçon et infligeront une défaite cuisante aux Egyptiens lors de la bataille navale de Damiette, les 8-9 octobre 1973. Le débat s'est épanoui dans les années 80, lorsque deux adeptes de la haute mer, les Américains et les Italiens, poussent leurs "Jeunes écoles" respectives en développant les hydroptères lance-missiles Pegasus et Sparviero, sans véritable succès. Plus généralement, les flottes s'allègent et la frégate et le patrouilleur deviennent les bâtiments de référence. Les conceptions les plus récentes montrent des petits bâtiments spécialisés et télécommandés qui travailleraient avec des "frappeurs" : plate-formes polyvalentes, furtives, semi-submersibles et chargées de missiles de croisière.

Se mêlent à ces considérations l'apport de disciplines alors émergentes, comme la géopolitique et la géostratégie, mais la théorie stratégique dans son ensemble n'est pas encore impactée par une véritable théorisation de la technique. Les grands auteurs classiques, comme Jomini ou Clausewitz n'en n'avaient guère traité autrement que sous des un angle tactique considérant la question de la cadence de tir des armes ou l'utilisation de l'artillerie.

La véritable théorisation de l'impact de la technique viendra cependant de "terriens". Dès le début du siècle, le général Colin voit dans la logistique et les transmissions des facteurs décisif dans la conduite des combats futurs et "stratégise" les impacts de la technique sur la guerre. Il demande ainsi une meilleure protection des voies de communication, mais aussi l'exploitation au service du renseignement des dirigeables et ballons. Il ne se " technocentre " pas dans sa réflexion et fait appel à plusieurs reprises à l'expérience napoléonienne pour en arriver à des conclusions telles que "les récents progrès industriels et militaires ont favorisé la défensive dans le combat de front ; mais l'offensive a plus de puissance pour imposer la bataille et la rendre décisive à son profit, puisque l'armée assaillante occupe toute la largeur du théâtre d'opérations et balaye tout sur son passage". Colin inaugure une théorie de la stratégie qui est construite sur une base historique et questionne l'avenir avec les instruments du présent et donne lieu à une vision prudente mais éclairée sur les développements techniques ultérieurs.

 

Une théorisation militante de la technique dans la guerre terrestre

Au sortir de la 1ère Guerre mondiale et jusqu'à la Seconde, quelques officiers utilisent l'histoire pour démontrer leurs thèses et inviter le politique à la décision sur des thématiques alors d'actualité : emploi de l'aviation et des blindés et, au-delà, la question de la prééminence de la défensive (la ligne Maginot) contre l'offensive (les chars). Il en sera ainsi de Liddell Hart (qui a retravaillé les principes de la guerre en fonction des nouveaux développements technologiques), de Gaulle ou, dans une moindre mesure, de Fuller . Envisageant les changements intervenus au cours de Grande guerre, ils seront de fervents avocats de l'arme blindée. Liddell Hart utilise les avancées techniques dans l'optique d'une stratégie indirecte qui invaliderait les conceptions clausewitziennes ; de Gaulle cherche à faire sortir l'armée française de l'impasse défensive dans laquelle Maginot l'a placée et cherche la solution au travers de voies quasi-philosophiques (Le fil de l'épée), organisationnelles (Vers l'armée de métier) ou stratégique (La France et son armée) avant d'en arriver à son fameux mémorandum à Daladier.

Le cas de Fuller est plus délicat : ancien commandant des forces blindées britanniques durant la Première Guerre, il est naturellement partisan d'un accroissement des missions de son arme, mais reste un historien ayant une tendance marquée à la prospective. Leurs idées seront reprises, que ce soit en URSS ou plus largement encore, en Allemagne, d'où naîtra le modèle du couple char-avion. Si les technologies occupent une bonne place chez des auteurs comme Guderian, Rommel ou Toukhatchevski, ils cherchent d'abord l'optimisation de la technique dans les sphères tactiques, opératiques et stratégiques. Leur pensée ne sera pas complètement évincée par la primauté du nucléaire durant la guerre froide et les modèles d'opérations classiques en profondeur seront très étudiés dès la fin des années septante. De facto, l'étude des choix technologiques opérés dans les années trente constitue aujourd'hui une des branches majeures des études sur la Révolution dans les Affaires Militaires américaine et l'on cherche toujours à repérer les champs d'intervention du technologique dans le stratégique pour mieux optimiser le premier.

La dépendance technologique des stratégies aériennes, navales et nucléaires

En cette matière, la règle est que la spécificité des milieux aériens, spatiaux et navals entraîne celle des systèmes d'armes qui leurs sont adaptés. Là plus qu'ailleurs, la centralité du facteur matériel est évidente . Mais elle n'évince pas des principes stratégiques sans doute mieux mis en relief. Dès avant 1914, Douhet tire les leçons de l'engagement de l'aviation balbutiante pour formuler une théorie de l'Airpower reprise et adaptée par Mitchell et Severski. Utilisant la concentration des forces par des attaques aériennes dépassant les défenses terrestres et aériennes, les bombardiers doivent amener la victoire en anéantissant des cibles militaires mais surtout civiles que l'adversaire aura tout intérêt à disperser. La diversification des missions en stratégie aérienne doit beaucoup à la technologie, autant que les grandes controverses doctrinales en la matière : nécessité ou non d'armes aériennes indépendantes ; prééminence de la défensive contre l'offensive ; nécessité ou non du bombardement stratégique ; prééminence du bombardier ou des missiles ; utilité réelle de l'appui-feu rapproché, dédaigné par les "puristes" de l'Airpower ; différenciation fonctionnelle des types d'appareils (appareils polyvalents Vs. appareils spécialisés) ou encore l'utilisation de l'aviation dans le combat urbain.

A l'instar de la stratégie navale, la stratégie aérienne est plus dépendante de " la définition du matériel (qui) est prépondérante " que la stratégie terrestre, alors que dans le même temps, la pensée des premiers stratèges aériens est marquée par une idéalisation technique. La friction et l'attrition - qui réduisent l'efficacité de toute force - sont oubliées chez Douhet, au même titre que les défenses qui allaient invalider partiellement la théorie de Douhet. Le radar, la DCA, la détection sonore, l'attaque des bases adverses et l'efficience de l'aviation de chasse ont aussi de fortes intensités techniques. Au-delà, l'espérance des tenants de l'Airpower de faire céder psychologiquement les populations n'a pas donné les résultats escomptés et il est intéressant de noter que dans sa course à la légitimisation, la puissance aérienne a justement investi le champs de la guerre psychologique, toujours par l'intermédiaire technique et surtout aux Etats-Unis. Les réflexions des premiers stratèges de l'air serviront notamment de point d'ancrage aux premières conceptions en matière de stratégie nucléaire. La technique transcende toute la guerre froide. De la mise au point des missiles aux risques de guerre accidentelle et de l'arme nucléaire en tant que telle aux défenses anti-missiles, il existe une mystique technique entretenue par la littérature sur l'arms control et des éléments de stratégie nucléaire comme les secondes frappes et les stratégies contre-forces. Surtout, la guerre froide représente pour de nombreux auteurs "un accroissement progressif, compétitif et en temps de paix, des armements entre deux Etats ou coalitions du fait d'objectifs opposés ou de craintes mutuelles" . Si ces travaux ont perdu leur actualité à la fin de la guerre froide, de nombreux autres traitant de la prolifération des armements classiques et nucléaires ont suivi, appliquant aux courses aux armements régionale des concepts développés durant la guerre froide, notamment en matière de transferts de technologies.

Surtout, les proliférations mettent en évidence l'interdépendance de facteurs plus complexes que les percées techniques et la stratégie des moyens devient bien souvent un carrefour entre les domaines politiques, militaires et technologiques. A ce titre, les équipements en tant que tels sont des reflets des cultures technologiques et stratégiques nationales et des besoins spécifiques des armées. Ils ne sont pas les produits neutres de ce que savent faire de mieux les centres de recherche et développement des industriels de la défense. Autant dans leur conception que dans les missions qu'ils doivent accomplir, ils sont des indicateurs des intentions stratégiques et des doctrines. Ainsi, spécifiquement conçu dans les années septante par le général Tal pour les besoins israéliens, le Merkava a une architecture, une masse et des performances conçues pour les aspects défensifs du combat, y compris en cas d'encerclement. Le bloc moteur est en soi un blindage supplémentaire aux couches disposées à l'extérieur. Très aplati, il est conçu pour les zones désertiques. Le système d'armes est conçu pour minimiser les besoins logistiques et intègre les plus hautes technologies. Le char a connu trois versions et est régulièrement modernisé.

Dans le même registre, un appareil léger et polyvalent est bien plus adapté aux coalitions internationales qu'un chasseur lourd et spécialisé, moins abordable par les plus petits Etats et nécessitant une logistique spécifique. Le F-16 ou le futur F-35 seraient ainsi des "chasseurs de coalition" cherchant à contrer la tendance des membres de l'OTAN à afficher un trop grand "nationalisme" dans le choix de leurs équipements, au détriment d'une standardisation orientée vers l'opérationnalité. De facto, la stratégie des moyens est stratégique en ce qu'elle est ici menée au plus haut niveau de décision tout en orientant la conduite pratique des opérations.

 

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