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[note de la rédaction
: l'auteur était Doctorant
en Sciences politiques, Université Libre de Bruxelles au
moment de l'écriture de cet article]
Si
la guerre nous semble aujourd'hui inséparable de la technologie,
l'articulation entre ceux deux catégories de l'action
démontre des micro et des macro-ruptures exprimées
autant dans les conflits que dans la pensée stratégique.
Et si A. Bru pouvait démontrer que la technique a influencé l'art
de la guerre aux travers les âges - la poliorcétique
et les fortifications en constituant des exemples très
aboutis -, les révolutions industrielles et plus généralement
technologiques ont induits des changements radicaux dans l'art
de la guerre. S'ils s'expriment d'abord en opération avec
plus ou moins de succès, ils ne connaîtront une
théorisation qu'a posteriori, qui démontre d'une
part le rôle des instances politiques et militaires dans
une stratégie des moyens de plus en plus complexe et d'autre
part que les matériels sont le reflet des doctrines et
des pensées stratégiques. En arrivera-t-on à une
guerre technologique ?
Le prolégomène
naval de l'utilisation stratégique de la technologie
En
fait, la technique a d'abord été appréciée
dans le cadre naval. L'apparition de l'hélice, de la machine à vapeur,
des coques métalliques impacte la vitesse des navires
et améliore considérablement la capacité de
projection des marines et leur volume de feu (apparition de la
mine, de la torpille, mise sous tourelle des canons). Plus tard,
l'électricité autorise le frigo et des croisières
plus longues, ainsi que l'usage des premières radios.
Incidemment, les navires connaissent une diversification de leurs
types autant que des tactiques employées. Dès 1878,
en pleine guerre russo-turque, Makarov et Rodjestvensky tirent
parti de leurs torpilleurs pour couler plusieurs bâtiments
turcs dans le port de Batoum, préalablement forcé .
Les Russes apprendront ensuite contre les Japonais que la technologie
possède ses propres limites : c'est en tentant de rallier
Vladivostok le plus rapidement possible depuis Port Arthur -
afin d'économiser le peu de charbon qu'il leurs restaient
- que Rodjestvensky et sa flotte rencontrent Togo dans le détroit
de Tsushima, en 1905. Les choix technologiques japonais se portent
vers le meilleur matériel : construit en Grande-Bretagne,
le navire amiral de Togo, le Mikasa, n'avait rien à envier
aux dreadnoughts que l'on trouvait en Europe à cette époque.
A ce
moment, la conceptualisation théorique des changements
technologiques connaît deux grandes poussées, avec
sir Reginald Custance, qui établit clairement la différenciation
entre les méthodes historique et matérielle dans
l'étude de la stratégie navale et avec le débat
français entre les Jeune et Ancienne écoles. La
Jeune école de l'Amiral Aube défendait la construction
de torpilleurs permettant la saturation des défenses des
cuirassés de l'Ancienne école, inaugurant un retour
de la guerre de course contre la maîtrise des mers. La
thématique des Jeune et Vieille école rebondira
lorsque apparaît le missile antinavire. Le destroyer israélien
Eilath sera détruit en 1967 par des vedettes égyptiennes
dotées de missiles Styx. Les Israéliens retiendront
la leçon et infligeront une défaite cuisante aux
Egyptiens lors de la bataille navale de Damiette, les 8-9 octobre
1973. Le débat s'est épanoui dans les années
80, lorsque deux adeptes de la haute mer, les Américains
et les Italiens, poussent leurs "Jeunes écoles" respectives
en développant les hydroptères lance-missiles Pegasus
et Sparviero, sans véritable succès. Plus généralement,
les flottes s'allègent et la frégate et le patrouilleur
deviennent les bâtiments de référence. Les
conceptions les plus récentes montrent des petits bâtiments
spécialisés et télécommandés
qui travailleraient avec des "frappeurs" : plate-formes
polyvalentes, furtives, semi-submersibles et chargées
de missiles de croisière.
Se
mêlent à ces considérations l'apport de disciplines
alors émergentes, comme la géopolitique et la géostratégie,
mais la théorie stratégique dans son ensemble n'est
pas encore impactée par une véritable théorisation
de la technique. Les grands auteurs classiques, comme Jomini
ou Clausewitz n'en n'avaient guère traité autrement
que sous des un angle tactique considérant la question
de la cadence de tir des armes ou l'utilisation de l'artillerie.
La
véritable théorisation de l'impact de la technique
viendra cependant de "terriens". Dès le début
du siècle, le général Colin voit dans la
logistique et les transmissions des facteurs décisif dans
la conduite des combats futurs et "stratégise" les
impacts de la technique sur la guerre. Il demande ainsi une meilleure
protection des voies de communication, mais aussi l'exploitation
au service du renseignement des dirigeables et ballons. Il ne
se " technocentre " pas dans sa réflexion et
fait appel à plusieurs reprises à l'expérience
napoléonienne pour en arriver à des conclusions
telles que "les récents progrès industriels
et militaires ont favorisé la défensive dans le
combat de front ; mais l'offensive a plus de puissance pour imposer
la bataille et la rendre décisive à son profit,
puisque l'armée assaillante occupe toute la largeur du
théâtre d'opérations et balaye tout sur son
passage". Colin inaugure une théorie de la stratégie
qui est construite sur une base historique et questionne l'avenir
avec les instruments du présent et donne lieu à une
vision prudente mais éclairée sur les développements
techniques ultérieurs.
Une théorisation
militante de la technique dans la guerre terrestre
Au
sortir de la 1ère Guerre mondiale et jusqu'à la
Seconde, quelques officiers utilisent l'histoire pour démontrer
leurs thèses et inviter le politique à la décision
sur des thématiques alors d'actualité : emploi
de l'aviation et des blindés et, au-delà, la question
de la prééminence de la défensive (la ligne
Maginot) contre l'offensive (les chars). Il en sera ainsi de
Liddell Hart (qui a retravaillé les principes de la guerre
en fonction des nouveaux développements technologiques),
de Gaulle ou, dans une moindre mesure, de Fuller . Envisageant
les changements intervenus au cours de Grande guerre, ils seront
de fervents avocats de l'arme blindée. Liddell Hart utilise
les avancées techniques dans l'optique d'une stratégie
indirecte qui invaliderait les conceptions clausewitziennes ;
de Gaulle cherche à faire sortir l'armée française
de l'impasse défensive dans laquelle Maginot l'a placée
et cherche la solution au travers de voies quasi-philosophiques
(Le fil de l'épée), organisationnelles (Vers l'armée
de métier) ou stratégique (La France et son armée)
avant d'en arriver à son fameux mémorandum à Daladier.
Le
cas de Fuller est plus délicat : ancien commandant des
forces blindées britanniques durant la Première
Guerre, il est naturellement partisan d'un accroissement des
missions de son arme, mais reste un historien ayant une tendance
marquée à la prospective. Leurs idées seront
reprises, que ce soit en URSS ou plus largement encore, en Allemagne,
d'où naîtra le modèle du couple char-avion.
Si les technologies occupent une bonne place chez des auteurs
comme Guderian, Rommel ou Toukhatchevski, ils cherchent d'abord
l'optimisation de la technique dans les sphères tactiques,
opératiques et stratégiques. Leur pensée
ne sera pas complètement évincée par la
primauté du nucléaire durant la guerre froide et
les modèles d'opérations classiques en profondeur
seront très étudiés dès la fin des
années septante. De facto, l'étude des choix technologiques
opérés dans les années trente constitue
aujourd'hui une des branches majeures des études sur la
Révolution dans les Affaires Militaires américaine
et l'on cherche toujours à repérer les champs d'intervention
du technologique dans le stratégique pour mieux optimiser
le premier.
La dépendance
technologique des stratégies aériennes, navales
et nucléaires
En
cette matière, la règle est que la spécificité des
milieux aériens, spatiaux et navals entraîne celle
des systèmes d'armes qui leurs sont adaptés. Là plus
qu'ailleurs, la centralité du facteur matériel
est évidente . Mais elle n'évince pas des principes
stratégiques sans doute mieux mis en relief. Dès
avant 1914, Douhet tire les leçons de l'engagement de
l'aviation balbutiante pour formuler une théorie de l'Airpower
reprise et adaptée par Mitchell et Severski. Utilisant
la concentration des forces par des attaques aériennes
dépassant les défenses terrestres et aériennes,
les bombardiers doivent amener la victoire en anéantissant
des cibles militaires mais surtout civiles que l'adversaire aura
tout intérêt à disperser. La diversification
des missions en stratégie aérienne doit beaucoup à la
technologie, autant que les grandes controverses doctrinales
en la matière : nécessité ou non d'armes
aériennes indépendantes ; prééminence
de la défensive contre l'offensive ; nécessité ou
non du bombardement stratégique ; prééminence
du bombardier ou des missiles ; utilité réelle
de l'appui-feu rapproché, dédaigné par les "puristes" de
l'Airpower ; différenciation fonctionnelle des types d'appareils
(appareils polyvalents Vs. appareils spécialisés)
ou encore l'utilisation de l'aviation dans le combat urbain.
A l'instar
de la stratégie navale, la stratégie aérienne
est plus dépendante de " la définition du
matériel (qui) est prépondérante " que
la stratégie terrestre, alors que dans le même temps,
la pensée des premiers stratèges aériens
est marquée par une idéalisation technique. La
friction et l'attrition - qui réduisent l'efficacité de
toute force - sont oubliées chez Douhet, au même
titre que les défenses qui allaient invalider partiellement
la théorie de Douhet. Le radar, la DCA, la détection
sonore, l'attaque des bases adverses et l'efficience de l'aviation
de chasse ont aussi de fortes intensités techniques. Au-delà,
l'espérance des tenants de l'Airpower de faire céder
psychologiquement les populations n'a pas donné les résultats
escomptés et il est intéressant de noter que dans
sa course à la légitimisation, la puissance aérienne
a justement investi le champs de la guerre psychologique, toujours
par l'intermédiaire technique et surtout aux Etats-Unis.
Les réflexions des premiers stratèges de l'air
serviront notamment de point d'ancrage aux premières conceptions
en matière de stratégie nucléaire. La technique
transcende toute la guerre froide. De la mise au point des missiles
aux risques de guerre accidentelle et de l'arme nucléaire
en tant que telle aux défenses anti-missiles, il existe
une mystique technique entretenue par la littérature sur
l'arms control et des éléments de stratégie
nucléaire comme les secondes frappes et les stratégies
contre-forces. Surtout, la guerre froide représente pour
de nombreux auteurs "un accroissement progressif, compétitif
et en temps de paix, des armements entre deux Etats ou coalitions
du fait d'objectifs opposés ou de craintes mutuelles" .
Si ces travaux ont perdu leur actualité à la fin
de la guerre froide, de nombreux autres traitant de la prolifération
des armements classiques et nucléaires ont suivi, appliquant
aux courses aux armements régionale des concepts développés
durant la guerre froide, notamment en matière de transferts
de technologies.
Surtout,
les proliférations mettent en évidence l'interdépendance
de facteurs plus complexes que les percées techniques
et la stratégie des moyens devient bien souvent un carrefour
entre les domaines politiques, militaires et technologiques.
A ce titre, les équipements en tant que tels sont des
reflets des cultures technologiques et stratégiques nationales
et des besoins spécifiques des armées. Ils ne sont
pas les produits neutres de ce que savent faire de mieux les
centres de recherche et développement des industriels
de la défense. Autant dans leur conception que dans les
missions qu'ils doivent accomplir, ils sont des indicateurs des
intentions stratégiques et des doctrines. Ainsi, spécifiquement
conçu dans les années septante par le général
Tal pour les besoins israéliens, le Merkava a une architecture,
une masse et des performances conçues pour les aspects
défensifs du combat, y compris en cas d'encerclement.
Le bloc moteur est en soi un blindage supplémentaire aux
couches disposées à l'extérieur. Très
aplati, il est conçu pour les zones désertiques.
Le système d'armes est conçu pour minimiser les
besoins logistiques et intègre les plus hautes technologies.
Le char a connu trois versions et est régulièrement
modernisé.
Dans
le même registre, un appareil léger et polyvalent
est bien plus adapté aux coalitions internationales qu'un
chasseur lourd et spécialisé, moins abordable par
les plus petits Etats et nécessitant une logistique spécifique.
Le F-16 ou le futur F-35 seraient ainsi des "chasseurs de
coalition" cherchant à contrer la tendance des membres
de l'OTAN à afficher un trop grand "nationalisme" dans
le choix de leurs équipements, au détriment d'une
standardisation orientée vers l'opérationnalité.
De facto, la stratégie des moyens est stratégique
en ce qu'elle est ici menée au plus haut niveau de décision
tout en orientant la conduite pratique des opérations.
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