Maladies : l'arme la plus meurtrière

Paru dans les "Faits de guerre" de Champs de Bataille n° 2

page 1 - page 2

 

Guerre et épidémies sont souvent allées de paire dans l'histoire car les opérations militaires génèrent un terrain particulièrement propice aux infections et aux maladies, aggravant la situation que connaît la société civile.

Causes et maladies

Le risque s'accroît avec la taille des armées et la durée des campagnes. Une nourriture de mauvaise qualité, difficile à conserver ou en quantité insuffisante reste un facteur critique que seules les sociétés industrialisées pourront résoudre de manière satisfaisante. La nourriture mais aussi l'eau sont de parfaits agents infectieux en raison de l'absence ou de l'insuffisance des sanitaires. L'hygiène individuelle pose par ailleurs des problèmes difficiles à résoudre pour des unités en campagne avec des hommes dans l'impossibilité de se laver correctement pendant de longues périodes. Mais rappelons également que l'hygiène n'est qu'une préoccupation récente dans la population, y compris dans les sociétés occidentales.
La situation n'est pas forcément meilleure dans les cantonnements, avec une promiscuité et la présence de vermines favorisant la contamination. Le rassemblement d'hommes d'origines géographiques éloignées et donc de conditions sanitaires diverses renforce les risques d'épidémie. Les armées d'invasion sont régulièrement confrontées à des maladies inconnues ou devenues rares dans leur pays d'origine. A l'inverse, elles contaminent fréquemment les populations locales. Dans les deux cas, les effets sont dévastateurs comme le montre le tableau suivant limité aux principales maladies.

Maladie Taux de mortalité
La dysenterie 0-15%
La typhoïde 10-25%
Le typhus 10-40%
La fièvre jaune 5% pour les africains, 80% pour les non-africains
La variole 15-40%
La peste bubonique 33-50%; pneumonique 95-99%
La grippe -5% sans pneumonie, 20-25% avec


Quelques exemples marquants

De la mort d'Alexandre le Grand, probablement provoquée par la malaria, à la grippe espagnole qui ravagea le monde en tuant plus de 20 millions de personnes à la fin de la Première Guerre mondiale, la maladie frappa avec toujours autant constance les opérations militaires, changeant parfois le cours de l'histoire, tuant plus d'hommes que tout autre arme. S'il est difficile d'être exhaustif au vu de la multiplicité des cas, quelques uns attirent cependant l'attention.

La peste qui ravagea Athènes lors de la guerre du Péloponnèse fut la cause directe de sa défaite. L'Empire romain fut affaibli à plusieurs reprises par les épidémies. Au milieu du VIe siècle, on estime que la première épidémie connue de peste bubonique tua 60% de la population en Europe, dans l'empire byzantin et en Perse. La reconquête entamée avec succès par l'empereur Justinien s'en trouva irrémédiablement compromise précipitant la fin de l'Empire.

Au Moyen-Orient, l'affaiblissement des puissances en place laissa le champs libre à un nouvel acteur. En quelques décades, les armées arabes allaient envahir tout un pourtour méditerranéen propageant ainsi la variole dans toutes ces régions.

Les croisades furent plus une succession d'épidémies que d'opérations militaires. Lors de la Première, les effectifs passèrent de 300.000 hommes en 1098 à 60.000 lors de la prise de Jérusalem l'année suivante. La famine et le terrain difficile prélevèrent plus de vies que les coups de l'ennemi. Toutes les autres croisades furent touchées, certaines si durement qu'elle s'interrompirent avant même d'arriver sur le théâtre d'opération : lors de la Huitième croisade, Saint-Louis ne put aller plus loin que Tunis où la dysenterie l'emporta en 1270 ainsi que son fils et un tiers de son armée.

Invasions barbares, guerre de Trente Ans, tous les conflits européens furent concernés mais dans le Nouveau-Monde les épidémies eurent un effet déterminant sur l'issue des combats en permettant à des armées de quelques centaines d'hommes de détruire des civilisations entière. L'empire aztèque passa ainsi de 30 millions d'habitants en 1528 à 1,6 million un siècle plus tard. Ses habitants se trouvèrent complètement dépourvus de défense contre les maladies importées (variole, diphtérie, tuberculose, etc.) par les soldats européens et plus tard les esclaves noirs (malaria, fièvre jaune) originaires d'Afrique. Parfaitement conscient de cette situation, les conquistador menèrent ce qui peut être considéré comme l'une des premières guerres biologiques.

La peste accompagnera toute l'expédition d'Egypte. Napoléon fut très vite attentif à la mise en place d'un système de soin
et d'un service de santé efficace sur une grande échelle.  Ce dessin de Gros le montre lors de sa visite à l'hôpital de Jaffa
(copyright Musée de l'Empéri)

Ce furent parfois aussi les armées d'invasion que se trouvèrent décimées, comme celle du général Leclerc, envoyée à Haïti pour mater la rébellion conduite par Toussaint L'Ouverture en 1801. Une épidémie de fièvre jaune tua 22.000 hommes sur 25.000 renversant le cours d'une campagne militaire jouée d'avance. Cet échec sanglant explique aussi le désintérêt de Napoléon pour le Nouveau Monde. En 1812, lors de la campagne de Russie, la Grande Armée perdit 5 hommes par maladie (Typhus et dysenterie) pour chaque homme perdu au combat. La guerre de Crimée fut le théâtre d'une première prise de conscience, en raison notamment de la présence de correspondants de guerre et de l'émotion des opinions publiques françaises et anglaises devant les pertes. Les conquêtes coloniales furent parfois le théâtre d'opérations dramatiques comme lors de la conquête de Madagascar où le corps expéditionnaire français perdit un tiers de ses effectifs avec 4614 morts par la malaria pour 26 au combat.

C'est avec la Grande Guerre que la situation s'améliora, avec notamment la découverte du rôle des poux dans la contamination par le Typhus, dont la conséquence la plus visible encore à l'heure actuelle est la généralisation des cheveux très courts dans les armées. Le front occidental ne connaîtra que des cas limités de dysenterie et de typhoïdes. Les conditions dans Balkans et sur le front de l'Est vont cependant rappeler les pires désastres de l'histoire. En 1918, la Russie sera entièrement ravagée par le Typhus, le choléra, la malaria, la dysenterie. Puis la grippe espagnole viendra mettre fin à la volonté de combattre des hommes.

 

page 1 - page 2

Suivez nous

© 1997-2012
Conflits & Stratégie
Tous droits réservés