page
1 - page 2 - page
3
Dans
ce contexte, il est intéressant de noter comment la mosquée
perdait, du point de vue des Assassins, son caractère
sacré, pour devenir un repaire d'hérétiques.
En 1125, Ibn al-Khachab, maître d'Alep, sortant de la grande
mosquée à l'issue de la prière de midi,
fut ainsi assassiné par un homme déguisé en
ascète qui le poignarda. Dans le même ordre d'idée,
le grand vizir Nizam al Mulk avait été assassiné un
vendredi du mois de Ramadan, un jour et un mois pourtant sacrés
pour les musulmans.
Ainsi, à chaque assassinat perpétré en transgression des
règles de la vie religieuse, les Ismaéliens semblaient s'enfoncer
avantage dans l'hérésie, et les auteurs des agressions revendiquaient
haut et fort leur appartenance à la secte. A leur tour, les proches
des victimes renforçaient leur haine contre les sectateurs d'Alamût,
et s'en prenaient en représailles aux communautés ismaéliennes
les plus proches, ce qui fournissait en retour un prétexte à un
nouvel assassinat. Le Moyen-Orient subissait ainsi sous la forme d'une vendetta
l'une des " spirales de la violence " dont il a le funeste secret,
au moins depuis l'Antiquité.
Renommée
, revendication, publicité.
Normalement,
les meurtriers professionnels, une fois leur forfait commis,
tentaient par tous les moyens de s'enfuir, de disparaître
hors de portée des représailles, et de se faire
oublier. S'ils étaient capturés, ils niaient lorsqu'on
les interrogeait, quitte à subir la question avant, dans
la majorité des cas, d'avouer. Avec les Assassins, rien
de cela. Au contraire, les Assassins sont fiers de proclamer
haut et fort leur appartenance à la secte, ce qui ne laisse
pas de surprendre leurs adversaires, qui les trouves fous, fanatiques.
Aussi, leur action, relayée par les récits de l'attentat,
et secondée par nombre de rumeurs, accroît la publicité faite
autour des Assassins, ce qui ne peut manquer de renforcer l'emprise
psychologique des maîtres de la secte, non seulement sur
leurs partisans, mais aussi et surtout sur leurs adversaires.
Certains auteurs sunnites ont
ainsi avancé que les Nizaris livraient une guerre
globale à l'ensemble de la communauté musulmane. " il
est connu de tout le monde, que les Bâtiniens
[les Ismaéliens] ne négligeaient absolument
rien pour faire du mal aux musulmans de toutes les
manières possibles, qu' ils pensaient obtenir
pour cela un prix magnifique et une récompense
superbe et qu'ils regardaient comme un grand péché de
ne pas commettre de meurtres et de ne pas obtenir de
succès " (Hamdullah Mustawfi). Mais ce
dernier écrivait vers 1330 et ses propos témoignent
d'une vision certes déformée tant par
la distance chronologique autant que par la propagande
anti-ismaélienne, mais qui a cependant le mérite
d'illustrer l'aura maléfique qui entourait encore
la secte. Par ailleurs, Si les victimes furent en priorité des
musulmans sunnites, des chiites également succombèrent
sous les poignards des sicaires de la montagne.
Par ces assassinats, l'ismaélisme
d'Alamût provoque à la fois une fascination
latente et un dégoût profond. On admire
la mécanique impeccable du système, tout
en frémissant au récit des assassinats
perpétrés. En même temps, ces exactions
sont comme l'écho lointain d'autres terrorismes,
aux ressorts autrement plus complexes, aux moyens autrement
plus sophistiqués, aux résultats plus
meurtriers aussi. Car les Ismaéliens ont toujours
préféré frapper les élites
dirigeantes directement à la tête, et
sans que les peuples en pâtissent dans leur chair.
?
NB : Ce texte est
extrait d'article publié dans le cadre d'un dossier "Assassins" du
n° 21 Histoire Médiévale (septembre
2001).
page
1 - page 2 - page
3 |