Endoctrinement et fanatisme chez les Assassins du Moyen-Age

par Laurent QUISEFIT, orientaliste

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Dans ce contexte, il est intéressant de noter comment la mosquée perdait, du point de vue des Assassins, son caractère sacré, pour devenir un repaire d'hérétiques. En 1125, Ibn al-Khachab, maître d'Alep, sortant de la grande mosquée à l'issue de la prière de midi, fut ainsi assassiné par un homme déguisé en ascète qui le poignarda. Dans le même ordre d'idée, le grand vizir Nizam al Mulk avait été assassiné un vendredi du mois de Ramadan, un jour et un mois pourtant sacrés pour les musulmans.
Ainsi, à chaque assassinat perpétré en transgression des règles de la vie religieuse, les Ismaéliens semblaient s'enfoncer avantage dans l'hérésie, et les auteurs des agressions revendiquaient haut et fort leur appartenance à la secte. A leur tour, les proches des victimes renforçaient leur haine contre les sectateurs d'Alamût, et s'en prenaient en représailles aux communautés ismaéliennes les plus proches, ce qui fournissait en retour un prétexte à un nouvel assassinat. Le Moyen-Orient subissait ainsi sous la forme d'une vendetta l'une des " spirales de la violence " dont il a le funeste secret, au moins depuis l'Antiquité.

Renommée , revendication, publicité.

Normalement, les meurtriers professionnels, une fois leur forfait commis, tentaient par tous les moyens de s'enfuir, de disparaître hors de portée des représailles, et de se faire oublier. S'ils étaient capturés, ils niaient lorsqu'on les interrogeait, quitte à subir la question avant, dans la majorité des cas, d'avouer. Avec les Assassins, rien de cela. Au contraire, les Assassins sont fiers de proclamer haut et fort leur appartenance à la secte, ce qui ne laisse pas de surprendre leurs adversaires, qui les trouves fous, fanatiques. Aussi, leur action, relayée par les récits de l'attentat, et secondée par nombre de rumeurs, accroît la publicité faite autour des Assassins, ce qui ne peut manquer de renforcer l'emprise psychologique des maîtres de la secte, non seulement sur leurs partisans, mais aussi et surtout sur leurs adversaires.
Certains auteurs sunnites ont ainsi avancé que les Nizaris livraient une guerre globale à l'ensemble de la communauté musulmane. " il est connu de tout le monde, que les Bâtiniens [les Ismaéliens] ne négligeaient absolument rien pour faire du mal aux musulmans de toutes les manières possibles, qu' ils pensaient obtenir pour cela un prix magnifique et une récompense superbe et qu'ils regardaient comme un grand péché de ne pas commettre de meurtres et de ne pas obtenir de succès " (Hamdullah Mustawfi). Mais ce dernier écrivait vers 1330 et ses propos témoignent d'une vision certes déformée tant par la distance chronologique autant que par la propagande anti-ismaélienne, mais qui a cependant le mérite d'illustrer l'aura maléfique qui entourait encore la secte. Par ailleurs, Si les victimes furent en priorité des musulmans sunnites, des chiites également succombèrent sous les poignards des sicaires de la montagne.
Par ces assassinats, l'ismaélisme d'Alamût provoque à la fois une fascination latente et un dégoût profond. On admire la mécanique impeccable du système, tout en frémissant au récit des assassinats perpétrés. En même temps, ces exactions sont comme l'écho lointain d'autres terrorismes, aux ressorts autrement plus complexes, aux moyens autrement plus sophistiqués, aux résultats plus meurtriers aussi. Car les Ismaéliens ont toujours préféré frapper les élites dirigeantes directement à la tête, et sans que les peuples en pâtissent dans leur chair. ?

NB : Ce texte est extrait d'article publié dans le cadre d'un dossier "Assassins" du n° 21 Histoire Médiévale (septembre 2001).

 

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