Endoctrinement et fanatisme chez les Assassins du Moyen-Age

par Laurent QUISEFIT, orientaliste

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Pourtant, il faut songer que premièrement, cet enseignement était complété par des exercices physiques, propres à endurcir les corps et à rendre les futurs assassins capables de remplir leur mission, et deuxièmement, que ceux qui ont le mieux réussi les épreuves, ceux qui excellaient dans les langues et les arts ne devaient pas être gaspillés, puisqu'il fallait aussi former les futurs théologiens et les missionnaires, da'i, dont la formation était longue, donc coûteuse. Aussi faut-il s'interroger : les descriptions disponibles sur les jeunes gens enfermés dans des écoles-palais décrivent-elles les exaltés exécuteurs des œuvres du maître, ou bien les futurs cadres de la secte, ceux qui vont partir sur les chemins, prêcher la foi ismaélienne ? On remarquera que Sinân, fondateur de la "succursale" ismaélienne de syrienne, avait reçu à Alamût une formation consistante, dans laquelle la poésie, l'astronomie et les mathématiques voisinaient avec la théologie, bien sûr, mais également avec la philosophie grecque. Les sources ne le mentionnent pas, mais on peut supposer que, comme tout agitateur, les missionnaires d'Alamût possédaient à fond l'art de la rhétorique, de l'argumentation, voire de la poésie, s'il s'agissait de toucher des élites. Toujours est-il que les enfants, isolés du monde extérieurs, ne connaissant que leurs maîtres, ne disposaient d'aucun repère extérieur, d'aucun point de comparaison propre à développer un véritable esprit critique. Et puis, les futurs assassins sont des jeunes gens sélectionnés pour leurs qualités comme pour leur fanatisme, ne serait-ce que pour leur fidélité à la cause.
Lorsque le choix de la cible était arrêté, le maître donnait "à chacun un poignard d'or et les envoie tuer quelque prince de son choix", raconte encore l'envoyé de Barberousse, qui paraît bien informé. Il est ici difficile de savoir si cette cérémonie était publique ou secrète, et si les "poignards d'or" sont une anecdote forgée, la marque d'un cérémonial, une métaphore poétique ou bien la remise de signes de reconnaissance permettant d'activer des réseaux de sympathisants.
Dans la fable rapportée par Marco Polo, une remarque pourtant, est d'une grande pertinence : "Le vieux dont je vous ai parlé a une cour grande et magnifique ; il fait croire à ces gens simples qui l'entourent qu'il est un grand prophète et c'est ce dont ils sont sûrs et certains". Le vieux a su créer un décorum et une ambiance propres à affirmer son pouvoir sur les esprits de ses partisans aussi bien que sur celui de ses ennemis. En effet, si l'on se fonde sur le texte de Joinville, le " Vieil de la Montaigne " avait mis au point un cérémonial propre à frapper les esprits. " Quand le Vieil chevauchait, il était précédé d'un héraut portant une hache danoise à long manche, toute décorée d'argent, dans laquelle une grande quantité de couteaux étaient fichés et il annonçait : "Ecartez-vous devant celui qui porte la mort des rois entre ses mains". De même, les émissaires du Vieil eux aussi, pratiquaient l'intimidation psychologique lors des audiences où ils étaient reçus. Lorsque Saint Louis reçut les émissaires du Vieux, ceux-ci étaient trois : un émir (commandant) et deux jeunes assistants : "et derrière son émir avoit un jeune homme … qui tenoit en son poing trois couteaux, dont l'un entrait dans le manche de l'autre ; pour ce que si les demandes du Vieux avoient été refusées, le jeune homme eust présenté les trois couteaux au roi pour le défier. Derrière celui qui tenoit les trois couteaux, avoit un autre jeune homme qui tenait une pièce d'étoffe enroulée sur son bras". En cas de refus, l'étoffe aurait été offerte au roi, en guise de linceul…
Pour Marco Polo, les Assassins sont des gens simples et impressionnables. Ce sont aussi et surtout les fidèles d'une religion, et les tenants d'une culture particulière, qu'ils entendent défendre, contre les sunnites ou contre les Chrétiens. D'autres minorités religieuses, issues du chiisme, dissidentes de la doctrine fatimide, sont présentes dans la région, notamment les Druzes, et les Alaouites de Syrie.
Les victimes des Assassins sont choisies avec un grand soin. Selon quels critères ? Il faut que la "cible" ait commis des actes graves et répétés contre les Ismaïliens. Il peut s'agir de religieux ayant condamné l'ismaélisme et contré les actions des missionnaires ismaéliens, ou de responsables politiques ayant combattu l'expansion de cette " hérésie " dynamique. Le célèbre vizir des Grands Seldjoukides Nizam al-Mulk († 1092), fut de ceux qui s'opposaient avec la plus grande véhémence à la propagande ismaélienne. Il fonda même à Bagdad une université (madrasa) dénommée Nizamiyyah où les étudiants logeaient et étudiaient aux frais du sultan ; cet établissement était destiné à la formation de théologiens capables de contrer la propagande ismaélienne. Nizam al-Mulk fut le premier dignitaire assassiné par les fida'i, et la réussite de l'attentat fut peut-être le point de départ de la stratégie de terreur construite par Hassan-I-Sabbah.
D'autres personnes, "coupables" d'avoir proféré des paroles contre la secte subissent le châtiment suprême. Les victimes sont donc généralement des notables, des personnes publiques, connues, dont l'assassinat apportera une publicité aux Assassins, et qui offriront aussi un gain dans l'action psychologique. La notoriété est renforcée encore par le choix du lieu de l'attentat : la mosquée ou ses abords, la tente et le camp militaire d'un prince sont des endroits de choix, attendu qu'ils démontrent non seulement que les Ismaéliens sont partout, mais encore que les mesures de sécurité les plus draconiennes ne servent à rien, que même les serviteurs en lesquels un prince avait cru pouvoir placer sa confiance, sont en fait les affidés du Vieux ou du Maître d'Alamût.

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