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Pourtant,
il faut songer que premièrement, cet enseignement était
complété par des exercices physiques, propres à endurcir
les corps et à rendre les futurs assassins capables
de remplir leur mission, et deuxièmement, que ceux qui
ont le mieux réussi les épreuves, ceux qui excellaient
dans les langues et les arts ne devaient pas être gaspillés,
puisqu'il fallait aussi former les futurs théologiens
et les missionnaires, da'i, dont la formation était
longue, donc coûteuse. Aussi faut-il s'interroger : les
descriptions disponibles sur les jeunes gens enfermés
dans des écoles-palais
décrivent-elles les exaltés exécuteurs
des œuvres
du maître, ou bien les futurs cadres de la secte, ceux
qui vont partir sur les chemins, prêcher la foi ismaélienne
? On remarquera que Sinân, fondateur de la "succursale" ismaélienne
de syrienne, avait reçu à Alamût une formation
consistante, dans laquelle la poésie, l'astronomie et
les mathématiques voisinaient avec la théologie,
bien sûr, mais également avec la philosophie grecque.
Les sources ne le mentionnent pas, mais on peut supposer que,
comme tout agitateur, les missionnaires d'Alamût possédaient à fond
l'art de la rhétorique, de l'argumentation, voire de
la poésie, s'il s'agissait de toucher des élites.
Toujours est-il que les enfants, isolés du monde extérieurs,
ne connaissant que leurs maîtres, ne disposaient d'aucun
repère extérieur, d'aucun point de comparaison
propre à développer un véritable esprit
critique. Et puis, les futurs assassins sont des jeunes gens
sélectionnés pour leurs qualités comme
pour leur fanatisme, ne serait-ce que pour leur fidélité à la
cause.
Lorsque le choix de la cible était
arrêté, le maître donnait "à chacun
un poignard d'or et les envoie tuer quelque prince
de son choix", raconte encore l'envoyé de
Barberousse, qui paraît bien informé.
Il est ici difficile de savoir si cette cérémonie était
publique ou secrète, et si les "poignards
d'or" sont une anecdote forgée, la
marque d'un cérémonial, une métaphore
poétique ou bien la remise de signes de reconnaissance
permettant d'activer des réseaux de sympathisants.
Dans la fable rapportée
par Marco Polo, une remarque pourtant, est d'une
grande pertinence : "Le vieux dont je vous
ai parlé a
une cour grande et magnifique ; il fait croire à ces
gens simples qui l'entourent qu'il est un grand prophète
et c'est ce dont ils sont sûrs et certains".
Le vieux a su créer un décorum et une
ambiance propres à affirmer son pouvoir sur
les esprits de ses partisans aussi bien que sur celui
de ses ennemis. En effet, si l'on se fonde sur le
texte de Joinville, le " Vieil de la Montaigne " avait
mis au point un cérémonial propre à frapper
les esprits. " Quand le Vieil chevauchait,
il était précédé d'un
héraut
portant une hache danoise à long manche, toute
décorée d'argent, dans laquelle une
grande quantité de couteaux étaient
fichés
et il annonçait : "Ecartez-vous devant
celui qui porte la mort des rois entre ses mains".
De même, les émissaires du Vieil eux
aussi, pratiquaient l'intimidation psychologique
lors des
audiences où ils étaient reçus.
Lorsque Saint Louis reçut les émissaires
du Vieux, ceux-ci étaient trois : un émir
(commandant) et deux jeunes assistants : "et
derrière son émir avoit un jeune homme … qui
tenoit en son poing trois couteaux, dont l'un entrait
dans le manche de l'autre ; pour ce que si les demandes
du Vieux avoient été refusées,
le jeune homme eust présenté les trois
couteaux au roi pour le défier. Derrière
celui qui tenoit les trois couteaux, avoit un autre
jeune homme qui tenait une pièce d'étoffe
enroulée sur son bras". En cas de
refus, l'étoffe aurait été offerte
au roi, en guise de linceul…
Pour Marco Polo, les Assassins
sont des gens simples et impressionnables. Ce sont
aussi et surtout les fidèles d'une religion,
et les tenants d'une culture particulière, qu'ils
entendent défendre, contre les sunnites ou contre
les Chrétiens. D'autres minorités religieuses,
issues du chiisme, dissidentes de la doctrine fatimide,
sont présentes dans la région, notamment
les Druzes, et les Alaouites de Syrie.
Les victimes des Assassins sont choisies avec un grand soin. Selon quels
critères
? Il faut que la "cible" ait commis des actes graves et répétés
contre les Ismaïliens. Il peut s'agir de religieux ayant condamné l'ismaélisme
et contré les actions des missionnaires ismaéliens, ou de responsables
politiques ayant combattu l'expansion de cette " hérésie " dynamique.
Le célèbre vizir des Grands Seldjoukides Nizam al-Mulk († 1092),
fut de ceux qui s'opposaient avec la plus grande véhémence à la
propagande ismaélienne. Il fonda même à Bagdad une université (madrasa)
dénommée Nizamiyyah où les étudiants logeaient
et étudiaient aux frais du sultan ; cet établissement était
destiné à la formation de théologiens capables de contrer
la propagande ismaélienne. Nizam al-Mulk fut le premier dignitaire
assassiné par
les fida'i, et la réussite de l'attentat fut peut-être le point
de départ de la stratégie de terreur construite par Hassan-I-Sabbah.
D'autres personnes, "coupables" d'avoir
proféré des paroles contre la secte
subissent le châtiment suprême. Les victimes
sont donc généralement des notables,
des personnes publiques, connues, dont l'assassinat
apportera une
publicité aux Assassins, et qui offriront
aussi un gain dans l'action psychologique. La notoriété est
renforcée encore par le choix du lieu de l'attentat
: la mosquée ou ses abords, la tente et le
camp militaire d'un prince sont des endroits de choix,
attendu
qu'ils démontrent non seulement que les Ismaéliens
sont partout, mais encore que les mesures de sécurité les
plus draconiennes ne servent à rien, que même
les serviteurs en lesquels un prince avait cru pouvoir
placer sa confiance, sont en fait les affidés
du Vieux ou du Maître d'Alamût.
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