Le naufrage du Koursk révélateur de l'état désastreux de la marine russe

par Jean-Philippe LIARDET, dr

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La situation de la marine russe

Mais il convient de dépasser le seul cadre de la perte du Koursk pour réfléchir sur l'impact de cet événement en Russie et dans le monde. Malgré des moyens financiers limités, la marine russe tente de conserver son savoir-faire technologique. Sa situation actuelle n'est pas sans avantages par rapport à la période de la guerre froide. Les équipes de recherche encore opérationnelles ont ainsi un accès plus aisé aux technologies occidentales. Mais encore faut-il avoir des moyens financiers adéquats.

Le président Vladimir Putin avait affirmé au début du mois de juillet que la marine russe était le symbole d'un état russe puissant et le pilier de ses capacités de défense. Il donnait ainsi l'impression que le décret de modernisation qu'il avait Le Koursk devait d'ailleurs retourner en Méditerranée en fin d'année dans le cadre du déploiement d'un groupe aéronaval russe, centré sur le porte-avions d'attaque Kuznetsov (60.000 tonnes). Avec la fin de la guerre froide, puis l'indépendance de l'Ukraine qui la priva de la grande base aéronavale de Sébastopol en Crimée, la présence russe avait pratiquement disparue de la Méditerranée où elle ne dispose plus non plus des points d'appui qui étaient les siens en Lybie ou en Syrie notamment. Mais même au temps de la splendeur de l'URSS, le déploiement se limitait à une escadre de croiseurs soutenue par des sous-marins. C'est dire que le président russe comptait sur cette opération pour montrer à l'étranger, comme à sa propre opinion publique, que la Russie redevenait une puissance avec laquelle il fallait de nouveau compter.

Mais l'aspect essentiellement politique de cette manouvre ne doit pas masquer l'état de délabrement avancé de l'armée russe et de sa marine malgré un budget de la défense multiplié par deux aux dires du Kremlin. Le Kuznetsov est le seul porte-avions russe "opérationnel" mais il navigue peu et son groupe aérien dispose d'à peine une trentaine d'appareils qui volent trop rarement pour que les pilotes aient une qualification suffisante pour combattre ou même apponter dans des conditions délicates. Des deux autres unités en construction, l'une a été ferraillée (Ul'yanosk) et l'autre (le Varyag) a été cédée fin 1998 par l'Ukraine à une firme chinoise de Macao qui doit le transformer en hôtel flottant, du moins si l'on s'en tient à la version officielle. Le dernier des quatre grands croiseurs porte-aéronefs de la classe Kiev encore en service, le Gorshkov, vient d'être vendu à l'Inde et sera transformé en porte-avions intégral.


Le Kuznetsov est le seul porte-avions russe
et il n'est pas pleinement opérationnel.
(crédit photographique : DoD)

Outre son porte-avions, la flotte de surface russe compte 4 grands croiseurs à propulsion nucléaire de la classe Ushakov (ex-Kirov - 28.500 t), 4 croiseurs de la classe Slava (12.500 t), 12 grands destroyers ASM de la classe Udaloy (8.000 t) et 17 grands destroyers anti-navires de la classe Sovremenny (7.500 t), les mêmes que ceux vendus à la Chine récemment. Il n'est cependant par certain que tous ces navires soient opérationnels en même temps ou même en état de naviguer.


Vladimir Poutine a décidé de conserver en service actif les 4 croiseurs
à propulsion nucléaire de la classe Ushakov (ex-Kirov).
(crédit photographique : US Navy).

L'essentiel de la puissance de la marine russe réside donc dans sa force de sous-marins qui compterait une centaine d'unité mais dont il est probable que moins du tiers soient réellement opérationnels (dont une vingtaine à propulsion nucléaire). Ainsi les deux Oscar I et les trois premiers Oscar II ont été placé en réserve respectivement en 1996 et en 1998. Les 8 unités les plus récentes de la classe Oscar II forment l'épine dorsale de cette force avec les Victor III et les Akula II en attendant un la première unité de la classe Severodvinsk dont la construction semble arrêtée.

De par leur taille, l'importance des Oscar II dans la marine russe est équivalente à celle des porte-avions dans la marine américaine. 4 sont déployés dans la flotte du Nord à Mourmansk et les 4 autres dans le Pacifique. Les flottes de la Mer Noire et de la Mer Baltique comporte essentiellement de petites unités et des sous-marins à propulsion conventionnelle.

Si la marine russe doit d'abord assurer la liberté d'action la quinzaine de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins encore opérationnels, sa mission principale reste comme par le passé, d'empêcher les groupes de porte-avions américains de se mettre en position pour attaquer le territoire national. Cette thématique a d'ailleurs fait l'objet de la plus grande manouvre navale depuis la guerre froide, en 1996. Plusieurs sous-marins et des avions d'attaque basés au sol ont simulé une attaque contre un groupe aéronaval mené par le Kuznetsov. D'autre part, les sous-marins russes, et notamment les unités de la classes Oscar, ont de nouveau été aperçus en train de prendre en filature, ou de simuler des attaques, sur les porte-avions américaines au large des côtes américaines.


Le Backfire Tu22 reste avec les Tu 160 blackjack (équivalent des
B2 américains) une menace importante pour les porte-avions américains. (DR)

 

Causes et conséquences

Comme le reste de l'armée, la marine souffre d'une insuffisance criante de moyens malgré une réduction drastique du nombre d'unités réellement en service. Cette situation est encore aggravée par la dépense des maigres ressources disponibles dans le conflit tchétchène. La diminution de la durée du service national le taux élevé de déserteurs ont par ailleurs contribué à limiter les ressources humaines disponibles. Les soldes restent misérables, même pour les officiers de plus haut grade et les paiements sont en retard de près de deux ans. Les officiers et les hommes sont donc fréquemment contraints à voler et à vendre leur matériel pour survivre. Néanmoins, il paraît difficile d'imputer cette catastrophe à l'équipage du Koursk. Comme tous les sous-mariniers, ils sont parfaitement conscients des dangers naturelles sur mer et plus encore sous la mer pour négliger leur sécurité. Les standards de l'industrie de défense russe sont loin de ceux de ses homologues occidentales et le problème vient plutôt d'un matériel défaillant.

Cette incapacité croissante des gouvernements russes depuis la fin de la guerre froide à gérer leur arsenal nucléaire militaire, sans même parler de la situation préoccupante du nucléaire civil, devrait inciter les dirigeants occidentaux à dépasser une approche idéologique de leurs relations avec la Russie reposant sur les valeurs démocratiques. Les avancées dans ce domaine sont en effet minimes et largement contrebalancées par la dégradation de la situation de la plupart des citoyens russes. Le libéralisme à l'américaine a débouché sur une corruption sans précédent et un marasme économique généralisé. Il paraît actuellement illusoire d'investir en Russie et d'espérer faire du profit ou se développer en se cantonnant aux seules activités licites. La mafia russe est omniprésente dans les structures économiques et politiques du pays et son activité internationale grandissante est désormais une grave menace pour les sociétés occidentales. La Russie exerce pourtant un chantage aux subventions et aux prêts dont rien ne garantie pourtant le bon emploi.


Les portes-avions d'attaque à propulsion nucléaire américains sont
les principales cibles des sous-marins russes de la classe Oscar II.
L'US Navy prévoit d'en garder 12 en service.
(crédit photographique : US Navy)

 

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