La guerre du Kippour (6-25 octobre 1973)
par Pierre RAZOUX, dr

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Quel bilan retenir de ce conflit ?

 

Une victoire militaire pour les Israéliens

Sur le plan militaire, l'armée israélienne a remporté une victoire indéniable. L'armée syrienne, renforcée d'importants contingents arabes alliés, a dû céder du terrain et s’est retrouvée sur la défensive autour de la poche de Sassa. La survie de la 3ème armée égyptienne encerclée ne dépend plus à court terme que du bon vouloir des Israéliens. Les pilotes arabes n’ont pas été en mesure de contester la supériorité de l’aviation israélienne ; 277 appareils arabes ont en effet été abattus au cours de duels aériens. La marine israélienne s’est imposée en Méditerranée, coulant ou capturant dix navires égyptiens et syriens, validant du même coup l'emploi du missile antinavire dans les combats navals modernes.

Cette victoire militaire n’est cependant pas décisive. L’armée israélienne a essuyé de graves revers durant les trois premiers jours du conflit. Elle n’est pas parvenue à refouler les têtes de pont égyptiennes établies dans le Sinaï. Ses faibles performances durant les premiers jours de la guerre résultent en fait de la combinaison de plusieurs éléments. Contrairement aux guerres précédentes, le facteur surprise a cette fois-ci pleinement joué contre les Israéliens. Le plan de déception mis au point par les Arabes a correctement fonctionné, aveuglant les responsables israéliens des services de renseignement. Ces derniers, bien que possédant tous les éléments d'information leur permettant de conclure à l'imminence d'une attaque arabe, ont cependant commis une erreur d’interprétation, qui a été amplifiée par des dysfonctionnements internes. Leur problème ne fut pas d’obtenir le renseignement, mais de l’exploiter correctement.

Cet échec s’explique également par la conjonction, entre la guerre des six jours et celle du Kippour, d'un double processus de dégradation dans l'armée israélienne et de redressement au sein des armées arabes qui a réduit l'écart qualitatif entre les armées belligérantes. Corrélativement, le succès initial des Arabes s’explique par la rigueur exemplaire de leur processus de planification. La mise au point de la traversée du canal de Suez par l'état-major égyptien restera à cet égard un modèle du genre.

Sur le plan opérationnel, l’échec initial des Israéliens résulte du non respect de certains principes essentiels de l’art de la guerre : liberté d’action, unité de commandement, économie des forces et concentration des moyens. Sur le plan tactique, cet échec s’explique enfin par une utilisation peu rationnelle des blindés et des avions. Les chars ont été engagés dans des charges folles, sans le moindre soutien d'infanterie ou d'artillerie, ignorant ainsi les principes élémentaires du combat interarmes. L’aviation a été engagée dans des missions d'attaque au sol, avant même d'avoir circonscrit la menace principale émanant d'une défense antiaérienne arabe extrêmement dense et efficace. Les Israéliens ont cependant sû tirer les leçons de leurs erreurs, reprenant progressivement le dessus après avoir rétabli un concept de combat cohérent. Les dirigeants arabes, de leur côté, n’ont pas su ou pas voulu exploiter leurs succès des premiers jours, menant leurs opérations suivant une logique politique et non pas militaire.

 

Un succès symbolique pour les Arabes

Sur le plan strictement politique, les Arabes peuvent se targuer d'un réel succès symbolique. En démontrant l'efficacité de l'arme du pétrole et en exacerbant la confrontation des deux grandes puissances, ces derniers sont en effet parvenus à conférer à cette crise une résonance mondiale, insufflant une nouvelle dynamique au conflit israélo-arabe. La guerre d’octobre a mis en évidence un renouveau du sentiment de solidarité arabe qui semblait passé de mode depuis la mort de Nasser. Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, une coalition de circonstance englobant des forces appartenant à douze pays arabes s’est trouvée réunie face à Israël. Le sentiment général qui prévaut dans le monde arabe est donc celui d'une grande victoire. Peu importe que les troupes israéliennes aient pris pied en terre africaine et qu'elles encerclent une armée entière. Les armées arabes sont à nouveau présentes dans le Sinaï et elles n’ont pas été écrasées. Ce sont là les deux points essentiels. Les difficiles négociations qui suivent la fin des hostilités mettent néanmoins en exergue les divergences d'intérêts notables subsistant au sein d’un monde arabo-musulman divisé, notamment après que l'Egypte ait accepté d’entamer des négociations directes avec Israël.

En Israël, cette guerre a constitué un véritable électrochoc. De nombreux mythes de la société israélienne se sont effondrés : invincibilité de l’armée, infaillibilité des services de renseignement. La population israélienne n’a jamais connu jusqu’alors de crise morale aussi grave. Il faudra attendre le miasme du conflit libanais, l’Intifada puis l'assassinat du Premier ministre Ytzhak Rabin, pour assister à une remise en cause d'une telle importance. L’image de marque d’Israël s’est en outre dégradée à travers le monde, renforçant un peu plus l'isolement diplomatique de l'Etat hébreu. Ses relations privilégiées avec l’allié américain ont connu de réels soubresauts. Paradoxalement, les élections générales de décembre 1973 ne reflètent pas ces bouleversements, l'équipe de Golda Meir étant reconduite aux affaires. Dans les mois qui suivent la fin des hostilités, la commission d’enquête Agranat s’empresse de jeter en pâture au pays les noms de quelques responsables militaires, préservant soigneusement les élites politiques.

 

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