Schweinfurt : la théorie à l'épreuve des faits. Le concept de bombardement stratégique
par Philippe Rouyer, PhD, conservateur de bibliothèque à l'Université de Rouen

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Le " jeudi noir " démontre les faiblesses de la doctrine du daylight precision bombing. Le principe était séduisant : le bombardement de précision à haute altitude épargnait les populations civiles, ne détruisait que des objectifs militairement importants, et en théorie, pouvait s'opérer sans pertes. Une publicité de General Electric, qui paraissait en 1943 dans les magazines américains(11) , affirmait que, grâce au turbocompresseur, les avions américains volaient si haut que rien ne pouvait les atteindre. On promettait une fois de plus la guerre sans pertes ni victimes.
Au fil des jours, la politique de l'USAAF allait s'infléchir. Sans abandonner l'idée du bombardement de précision, et sans perdre de vue les considérations éthiques, l'USAAF allait bombarder, parfois de nuit pour assurer aux avions une meilleure protection à moyenne ou basse altitude, des zones de plus en plus étendues. La nécessité de continuer à bombarder l'Allemagne au cours de l'hiver 1944 en dépit du mauvais temps, conduit à utiliser le radar, et non la visée optique. Les plus ardents défenseurs de la théorie américaine reconnaissent, tout en soulignant la différence d'intention, que les bombardements américains avaient dans ces conditions, les mêmes conséquences sur les populations civiles que les raids de la RAF(12) . Après bien des réticences, les Américains se résolvent à lancer 1000 bombardiers sur Berlin, le 3 février 1945. Le raid fait à peu près 25 000 victimes civiles, alors que seules des cibles stratégiques étaient visées, tant est étroite l'imbrication entre les installations vitales et les habitations. Au Japon, l'USAAF pratique délibérément le bombardement de masse (area bombing), visant non plus des objectifs militaires mais des villes entières, en utilisant largement les bombes incendiaires. Cependant, les préoccupations éthiques resteront présentes, du moins en apparence, jusqu'au dernier jour : la justification qui était donnée aux équipages était l'existence supposée au sein des habitations, d'ateliers clandestins, d' " usines-fantômes " fabriquant de l'armement. S'agissait-il d'une réalité, ou d'un argument destiné à faire accepter ce qui jusque là avait été présenté comme moralement inacceptable ? Les anciens de la 20th Air Force qui devaient se contenter, faute de mieux, de l'argument officiel, n'en savent pas plus que nous et se posent encore des questions.


L'un des quartiers résidentiels de Hambourg dévasté par les bombardements.
(Copyright USAF)


La théorie du daylight precision bombing s'opposait radicalement à la doctrine de Trenchard, mais dans les faits, les pratiques de la RAF et de l'USAF ont fini par se rejoindre devant la nécessité d'obtenir le plus rapidement possible la reddition sans conditions de l'Allemagne et du Japon.


11.On peut lire dans Aviation, March 1943, p.307 :
" Bombs from a planeless sky.
This type of Allied bombing is made possible by the turbosupercharger, which has sent our planes so high that they cannot be seen and are beyond the reach of effective anti-aircraft fire".
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12. "Although American radar bombing results resembled British area bombing, the intent was quite different". Edward C. Holland III. Fighting with a Conscience, the Effects of an American Sense of Morality on the Evolution of Strategic Bombing Campaings. Maxwell AFB, Al : Air University Press, 1992, p. 18.
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