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Schweinfurt : la théorie à l'épreuve des faits. Le concept de bombardement stratégique
par Philippe Rouyer, PhD, conservateur de bibliothèque à l'Université de Rouen

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  • 4. Si la cible a bien été atteinte, les destructions sont limitées, en dépit des apparences. L'enquête commandée par le gouvernement américain en 1944, (strategic bombing survey) publiée en 1945, reconnaît que les destructions opérées par la 8th Air Force sur Schweinfurt ont été superficielles : les bâtiments sont en ruines, mais les machines sont encore en état de marche et peuvent être remontées sur d'autres sites. Le pouvoir dévastateur des bombes a été surestimé. En effet, les bombes américaines sont relativement peu puissantes et n'opèrent pas de destructions en profondeur. Le 14 octobre, sur 573 tonnes de bombes, 88 tonnes seulement sont des bombes incendiaires. Le problème est incontestablement de nature technique : contrairement au Lancaster britannique, le B17 n'était pas conçu pour transporter les énormes bombes d'une tonne et plus, seules capables d'opérer des destructions en profondeur. C'était du reste un sujet de plaisanterie des aviateurs britanniques qui ne manquaient pas de " chambrer " leurs camarades américains, à propos de leurs " bombinettes "(7).
  • 5. La notion même de bombardement de précision n'est pas remise en cause mais Schweinfurt met en évidence l'erreur manifeste qui consiste à croire qu'il existe des cibles " panacées ", telle que l'usine de ressorts dont il a été fait mention précédemment. Car bien que les roulements soient indispensables, on ne détruit pas une industrie en détruisant les principales usines de roulements : Le raisonnement de l'ACTS se fondait sur l'observation d'une économie en temps de paix. Or une économie en temps de guerre réagit différemment : Il existe en temps de guerre des stocks qui ne sont pas nécessairement constitués en temps de paix, des substituts, d'autres moyens d'approvisionnement, d'autres sites de production, que l'on ne met pas en oeuvre d'ordinaire pour des questions de prix de revient. La décision d'attaquer Schweinfurt aurait été prise à la suite des travaux de collecte de l'information par l'OSS, qui collectait un peu partout dans le monde tous les documents techniques ou scientifiques allemands, et les microfilmait pour qu'ils puissent être transférés discrètement aux États-Unis par l'intermédiaire de pays neutres. On aurait alors découvert sur des catalogues, des substituts de roulements, qui permettaient d'en conclure à des difficultés d'approvisionnement. L'anecdote, rapportée par Eugene B. Powers, fondateur de University Microfilm(8) , n'explique sans doute pas tout. Elle démontre au moins l'intérêt que l'état major de l'Air Force portait au renseignement. Ce que les Américains sous-estimaient, c'était la prodigieuse faculté d'adaptation de l'industrie allemande, sa capacité de récupération,. La Stategic Bombing Survey a clairement établi que la production de l'industrie allemande a continué à augmenter, en dépit des bombardements. Elle a aussi reconnu le pouvoir destructeur insuffisant des bombes américaines. Faut-il pour autant affirmer que ces bombardements ont été inutiles ? On lit dans le Summary Report " Il n'y a aucune preuve que les attaques sur l'industrie du roulement à bille aient eu des conséquences mesurables sur les productions de guerre essentielle (9)". Certains historiens en déduisent un peu trop rapidement que l'efficacité du bombardement stratégique s'est limité aux nouds de communication et à l'approvisionnement en carburant. Ne peut-on pas plutôt imaginer que la production que la production allemande eut été deux fois supérieure sans les bombardements ? Dès 1948, dans sa première édition du Grand Cirque, Pierre Closterman nous livre à propos de la production aéronautique, une analyse qui nous semble pertinente, et peut s'appliquer à l'ensemble de la production industrielle :
    " Plus les Américains descendaient de chasseurs boches, plus il y en avait ! Un fait était certain : l'offensive contre les usines de montage et les ateliers de réparation de l'aviation militaire allemande, quoique terriblement efficace, n'avait pas empêché la production de chasseurs de monter substantiellement, de juillet 1943 à mars 1945. Les Allemands réussirent à maintenir une production mensuelle de 1200 à 1700 appareils (2 325 en novembre 1944). Il faut évidemment ajouter que, sans ces bombardements, les Allemands auraient réalisé la production prévue d'environ 3000 appareils par mois en 1944 et 4500 au début de 1945.
    Cette vitalité était due à deux choses :
    1° la rapidité de la reconstruction et de la mise en état des usines bombardées
    2° le nombre croissant d'usines souterraines invulnérables
    " (10)


La mise en service d'appareils plus performants comme ce Fw190D "Long Nez" ou les fameux Me 262 à réaction sera trop tardive
pour enrayer les bombardements alliés sur l'Allemagne. Les lourdes pertes en pilotes confirmés
et le manque de carburant pèseront lourdement sur les capacités de la défense du Reich.
(Copyright USAF)

  • 6. La nécessité de chasseurs d'escorte avait été reconnue dès l'engagement des combats (des Spitfire accompagnaient les B 17 lors du raid sur Sotteville). Il était évident que les théories de Douhet n'étaient plus adaptées. Cependant, le problème de l'escorte n'avait pas été totalement résolu le 14 octobre. Les Thunderbolt P 47 qui avaient rejoint les B 17 au-dessus de Schweinfurt les avaient bien protégés un temps de la chasse allemande. Ils avaient dû abandonner, non pas à court de carburant, mais à court de munitions. Les Spitfire partis d'Angleterre pour prendre le relais sur le chemin du retour, n'avaient pu prendre en charge que ce qui restait des forteresses, protégeant tant bien que mal les plus touchées. Si le chasseur avait acquis une autonomie importante, grâce à ses réservoirs supplémentaires, ses munitions n'étaient pas inépuisables. Il s'était trouvé proprement désarmé devant un ennemi qui, survolant son propre territoire, avait pu atterrir pour faire le plein et se réapprovisionner au cours de la bataille. Les chasseurs d'escorte alliés retrouveront la suprématie avec l'arrivée en 1944 du P 51 Mustang. L'affectation de cet avion mythique à la protection des bombardiers de la Mighty 8 intervient, coïncidence bienvenue, à une période où l'Allemagne manque non pas d'avions, elle n'en a jamais manqué, mais de pilotes expérimenté

7. "Yes; we used to "rib" the usaf crews during a drinking party with the song "they fly a Flying Fortress up to 30 thousand feet but they've only got a teeny weeny bomb etc etc. " T. Maxwell, E mail à Ph. Rouyer, 16 juillet 2000. [retour au texte]
8. Eugene B. Powers.- Edition of One. UMI, 1990.[retour au texte]
9. There is no evidence that the attacks on the ball-bearing industry had any measurable effect on essential war production. Summary Report, p. 6.[retour au texte]
10. Pierre Closterman, Le Grand Cirque, Flammarion, 1948, p. 164. [retour au texte]


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