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L'idée
d'agir au cour même du territoire ennemi et de détruire
son potentiel industriel et militaire en agissant par la voie
des airs naît dans les dernières années
du XIXe siècle. On estime alors que le bombardement
aérien
est capable de terroriser une population, et de l'amener à contraindre
en quelques jours son gouvernement à capituler. C'est
dans cet esprit que le Français Pol Timonier publie
en 1913, une curieuse brochure intitulée : Comment
nous torpillerons Berlin avec notre escadrille d'aéroplanes
dès l'ouverture des hostilités(1).
Les faits apporteront un démenti à cette vision,
somme toute assez optimiste de la guerre. Les Allemands bombardent
Londres avec des Zeppelin, puis des aéroplanes Gotha,
tandis que les Britanniques lancent des raids sur l'Allemagne à partir
de 1916. Force est de reconnaître que les résultats
militaires de ces premières tentatives de bombardement
stratégique sont assez maigres et que, passé l'effet
de surprise, le moral de la population n'en est guère
affecté. On constate également que le bombardement
aérien n'a eu aucune incidence sur la durée de
la guerre.
Après l'Armistice,
le concept va se préciser : les
progrès rapides de l'aviation permettent
d'espérer une plus grande efficacité,
qui devrait dans l'avenir, réduire
la durée des conflits, en évitant
l'enlisement, la guerre de position, et
les effroyables massacres que l'on vient
de connaître dans les tranchées.
C'est dans cet esprit, paradoxalement humanitaire,
que le Général Giulio Douhet
préconise dans son ouvrage Il
Dominio dell' Aria(2) le
bombardement massif de quelques centres
urbains par une flotte de bombardiers géants.
La population submergée sous un
torrent de bombes incendiaires, de bombes à fragmentation,
et même d'armes bactériologiques,
contraindrait alors son gouvernement à demander
l'armistice dans les 48 heures. La doctrine
de Douhet est partagée dans ses
grandes lignes par le général
Mitchell aux Etats-Unis, et par Sir Hugh
M. Trenchard, le premier commandant en
chef de la RAF. On estime que les
habitations et le tissu industriel de l'ennemi
constituent des cibles au moins aussi importantes
que les forces armées.
Les
théories de l'ACTS
A partir
de 1935, on voit s'élaborer aux États Unis, une
autre conception du bombardement stratégique. Les progrès
de l'aéronautique donnent à l'avion de bombardement
la supériorité sur les moyens de défense.
Grâce à la suralimentation par compresseur mécanique
ou turbo-compresseur, le moteur conserve toute sa puissance en
haute altitude, et peut placer le bombardier hors de la portée
de l'artillerie de défense anti-aérienne et des
chasseurs ennemis. En effet, lorsqu'un bombardier est repéré,
l'avion de chasse qui décolle aussitôt mettra près
d'une demi-heure pour rejoindre l'avion de bombardement, si ce
dernier vole à 30 000 pieds (car la vitesse ascensionnelle
d'un avion décroît avec l'altitude, et le phénomène
apparaît d'autant plus tôt que l'avion est peu puissant).
Le chasseur du milieu des années 1930 est un biplan monomoteur,
dont le moteur ne dépassa pas 800 cv. Pourvu d'un armement
défensif important, aussi rapide que les chasseurs, le
bombardier est capable d'assurer seul sa défense et peut être
envoyé en mission sans escorte. Étant pratiquement
invulnérable, il peut atteindre de jour (et par temps
clair) des cibles extrêmement précises, depuis qu'est
apparu, en 1933, le viseur/calculateur analogique Norden. De
surcroît, le maintien des bombardiers en formation serrée
renforce leur protection puisqu'il place les assaillants sous
les tirs croisés des mitrailleurs.
Entre 1935 et 1938,
un petit groupe d'officiers de l'Air
Corps Tactical School, autour de Haywood
J. Hansell, perfectionne la doctrine du daylight
precision bombing, en développant
la théorie des cibles sélectionnées
: la destruction de quelques objectifs
bien particuliers est censée désorganiser
complètement l'économie d'un
pays : L'importance des considérations éthiques
dans l'élaboration de cette doctrine
est difficile à évaluer.
Il est indéniable que les militaires
de l'ACTS souhaitaient éviter ce
que l'on appelle aujourd'hui pudiquement
les "dommages collatéraux".
Il est également établi que
les Etats-Unis disposaient à cette époque
de moyens limités et ne pouvait
se permettre de gaspiller leurs forces
sur des cibles imprécises.
L'histoire raconte
que les théoriciens de l'ACTS, ne
pouvant raisonner à partir de données
qu'ils n'avaient pas à leur disposition,
avaient étudié l'industrie
américaine de l'armement, et avaient
constaté que des inondations récentes,
en paralysant l'unique usine fabriquant
un ressort spécial indispensable à la
construction d'hélices à pas
variable, avaient retardé considérablement
la production aéronautique. Le fait
que cette anecdote soit partout rapportée
n'en garantit pas l'absolue véracité.
Cette théorie, dont on verra plus
tard qu'elle avait ses limites, eut du
moins le mérite de mettre l'accent
sur l'importance du renseignement(3).

Le B-17 reste le bombardier
lourd américain
le plus célèbre de la Seconde Guerre mondiale
(Copyright USAF)
1.Timonier,
Pol et L.B., francs-aviateurs. Comment nous torpillerons
Berlin avec notre escadrille d'aéroplanes dès l'ouverture
des hostilités.- Paris : Editions pratiques et documentaires,
1913. 64 p. [retour au texte]
2. Connu aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne
sous le titre de " The Command of the Air ",
l'ouvrage de Douhet semble n'avoir été traduit
en français qu'en 1932 : Général Douhet. La
Guerre de l'air. Préface du général
Tulasne. [Présentation de M. Etienne Riché.]
Traduit de l'italien par Jean Romeyer. Henri Devé ;
Paris, ?les Ailes?, 1932.[retour au texte]
3. Citée entre
autres par Charles Griffith. The Quest
: Haywoold Hansell and American Strategic
Bombing in WWII. Air University Press,
Maxwell AFB Al, 1999, p. 50.[retour
au texte]
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