Schweinfurt : la théorie à l'épreuve des faits. Le concept de bombardement stratégique
par Philippe Rouyer, dr

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L'idée d'agir au cour même du territoire ennemi et de détruire son potentiel industriel et militaire en agissant par la voie des airs naît dans les dernières années du XIXe siècle. On estime alors que le bombardement aérien est capable de terroriser une population, et de l'amener à contraindre en quelques jours son gouvernement à capituler. C'est dans cet esprit que le Français Pol Timonier publie en 1913, une curieuse brochure intitulée : Comment nous torpillerons Berlin avec notre escadrille d'aéroplanes dès l'ouverture des hostilités(1). Les faits apporteront un démenti à cette vision, somme toute assez optimiste de la guerre. Les Allemands bombardent Londres avec des Zeppelin, puis des aéroplanes Gotha, tandis que les Britanniques lancent des raids sur l'Allemagne à partir de 1916. Force est de reconnaître que les résultats militaires de ces premières tentatives de bombardement stratégique sont assez maigres et que, passé l'effet de surprise, le moral de la population n'en est guère affecté. On constate également que le bombardement aérien n'a eu aucune incidence sur la durée de la guerre.
Après l'Armistice, le concept va se préciser : les progrès rapides de l'aviation permettent d'espérer une plus grande efficacité, qui devrait dans l'avenir, réduire la durée des conflits, en évitant l'enlisement, la guerre de position, et les effroyables massacres que l'on vient de connaître dans les tranchées. C'est dans cet esprit, paradoxalement humanitaire, que le Général Giulio Douhet préconise dans son ouvrage Il Dominio dell' Aria(2) le bombardement massif de quelques centres urbains par une flotte de bombardiers géants. La population submergée sous un torrent de bombes incendiaires, de bombes à fragmentation, et même d'armes bactériologiques, contraindrait alors son gouvernement à demander l'armistice dans les 48 heures. La doctrine de Douhet est partagée dans ses grandes lignes par le général Mitchell aux Etats-Unis, et par Sir Hugh M. Trenchard, le premier commandant en chef de la RAF. On estime que les habitations et le tissu industriel de l'ennemi constituent des cibles au moins aussi importantes que les forces armées.

Les théories de l'ACTS

A partir de 1935, on voit s'élaborer aux États Unis, une autre conception du bombardement stratégique. Les progrès de l'aéronautique donnent à l'avion de bombardement la supériorité sur les moyens de défense. Grâce à la suralimentation par compresseur mécanique ou turbo-compresseur, le moteur conserve toute sa puissance en haute altitude, et peut placer le bombardier hors de la portée de l'artillerie de défense anti-aérienne et des chasseurs ennemis. En effet, lorsqu'un bombardier est repéré, l'avion de chasse qui décolle aussitôt mettra près d'une demi-heure pour rejoindre l'avion de bombardement, si ce dernier vole à 30 000 pieds (car la vitesse ascensionnelle d'un avion décroît avec l'altitude, et le phénomène apparaît d'autant plus tôt que l'avion est peu puissant). Le chasseur du milieu des années 1930 est un biplan monomoteur, dont le moteur ne dépassa pas 800 cv. Pourvu d'un armement défensif important, aussi rapide que les chasseurs, le bombardier est capable d'assurer seul sa défense et peut être envoyé en mission sans escorte. Étant pratiquement invulnérable, il peut atteindre de jour (et par temps clair) des cibles extrêmement précises, depuis qu'est apparu, en 1933, le viseur/calculateur analogique Norden. De surcroît, le maintien des bombardiers en formation serrée renforce leur protection puisqu'il place les assaillants sous les tirs croisés des mitrailleurs.
Entre 1935 et 1938, un petit groupe d'officiers de l'Air Corps Tactical School, autour de Haywood J. Hansell, perfectionne la doctrine du daylight precision bombing, en développant la théorie des cibles sélectionnées : la destruction de quelques objectifs bien particuliers est censée désorganiser complètement l'économie d'un pays : L'importance des considérations éthiques dans l'élaboration de cette doctrine est difficile à évaluer. Il est indéniable que les militaires de l'ACTS souhaitaient éviter ce que l'on appelle aujourd'hui pudiquement les "dommages collatéraux". Il est également établi que les Etats-Unis disposaient à cette époque de moyens limités et ne pouvait se permettre de gaspiller leurs forces sur des cibles imprécises.
L'histoire raconte que les théoriciens de l'ACTS, ne pouvant raisonner à partir de données qu'ils n'avaient pas à leur disposition, avaient étudié l'industrie américaine de l'armement, et avaient constaté que des inondations récentes, en paralysant l'unique usine fabriquant un ressort spécial indispensable à la construction d'hélices à pas variable, avaient retardé considérablement la production aéronautique. Le fait que cette anecdote soit partout rapportée n'en garantit pas l'absolue véracité. Cette théorie, dont on verra plus tard qu'elle avait ses limites, eut du moins le mérite de mettre l'accent sur l'importance du renseignement(3).


Le B-17 reste le bombardier lourd américain le plus célèbre de la Seconde Guerre mondiale
(Copyright USAF)


1.Timonier, Pol et L.B., francs-aviateurs. Comment nous torpillerons Berlin avec notre escadrille d'aéroplanes dès l'ouverture des hostilités.- Paris : Editions pratiques et documentaires, 1913. 64 p. [retour au texte]
2. Connu aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne sous le titre de " The Command of the Air ", l'ouvrage de Douhet semble n'avoir été traduit en français qu'en 1932 : Général Douhet. La Guerre de l'air. Préface du général Tulasne. [Présentation de M. Etienne Riché.] Traduit de l'italien par Jean Romeyer. Henri Devé ; Paris, ?les Ailes?, 1932.[retour au texte]
3. Citée entre autres par Charles Griffith. The Quest : Haywoold Hansell and American Strategic Bombing in WWII. Air University Press, Maxwell AFB Al, 1999, p. 50.[retour au texte]
 

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