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Extrait de "La Corée, 5.000
ans d'histoire...."
(Novembre 1996, édition Juillet 1997,
déposée au Service Historique de la Marine
le 10/10/97)
(Le présent
extrait est un condensé de la remarquable monographie de
M. Gilles De RIPERT D'ALAUZIER, ancien Vice-Président Association France-Corée:
"Le Kòbuk-Sòn", commenté et
arrangé librement l'auteur de cet article)
1592 : L'Amiral YI SUN SHIN
fait face au péril japonais
A la
fin du XVIe siècle, la dynastie des YI qui depuis
sa fondation n'avait pas eu à affronter de grands dangers extèrieurs,
fut victime des invasions japonaises. Le Shogun (dictateur militaire)
Toyotomi HIDEYOSHI avait décidé d'attaquer la Chine et de faire
passer ses troupes par la Corée malgré son refus. Les Japonais
débarquèrent à PUSAN en avril 1592 avec 200.000 hommes, chiffre
tout à fait considérable pour l'époque, et atteignirent promptement
PYONGYANG. La défaite coréenne sur terre, principalement due à l'affaiblissement
du pouvoir divisé en factions rivales, était aussi le fruit d'une
extraordinaire et minutieuse préparation militaire et logistique
de l'envahisseur japonais. "...À NAGOYA, dans l'administration
du taïkô, était depuis longtemps dressé, reposant sur une bonne
connaissance des lieux, un plan de mise en coupe règlée et de
pillage systèmatique du pays. Et en hommes... pour livraison
aux trafiquants d'esclaves portugais..." (1). C'était sans compter avec la déjà très ancienne tradition
maritime coréenne remontant à deux siècles en arrière.
En
effet, face (déjà? encore?...) aux exactions des pirates
japonais, le dernier roi de KORYO avait créé une véritable force
navale nationale constituée de bateaux à seul usage militaire.
Cette force était toujours maintenue en état et sans cesse modernisée,
suivant rigoureusement les derniers progrès, les devançant quelquefois,
en matière d'utilisation de la poudre, des armes à feu lourdes
aussi bien que légères, fusées et autres flèches à feux, mousquets à flèches
multiples, énormes grenades etc... Si bien que la Marine coréenne
avait développé une tactique de combat fondée sur l'usage massif
de l'artillerie à distance et non plus seulement sur la technique
couteuse de l'éperonnage et de l'abordage. Ce n'est que beaucoup
plus tard que les marines européennes employèrent elles mêmes
cette tactique. Successivement, on vit apparaître plusieurs modèles
de très gros vaisseaux de ligne (pour l'époque), pontés entièrement
et très fortement armés, les pan'ok-sòn, invincibles,
mais restant lourds à manoeuvrer et requèrant l'aide de navires
plus légers.
Fin
Avril 1592, l'escadre du Sud-Ouest basée à YÒSU, était commandée
par l'Amiral YI SUN-SHIN et disposait à elle seule de 24 pan'ok-sòn,
plus 80 navires de moindre tonnage dont quelques dizaines, légers
et rapides, remarquablement toilés, spécialisés dans la patrouille
et la reconnaissance maritimes. Cette escadre était en parfait état
de marche, comme, d'ailleurs, d'autres escadres de la marine
coréenne toutes basées sur la côte ouest.
L'Amiral
YI SUN-SHIN était fils d'un fonctionnaire lettré, mais modeste,
issu de la plus pure tradition confucianiste. Il eut une carrière
très inégale mais ses exploits militaires, sa valeur technique,
sa culture, son patriotisme intransigeant, sa droiture et la
hauteur de sa pensée en font une figure emblèmatique de la Corée,
encore aujourd'hui. Malgré les intrigues de cour il fut nommé Commandant
en Chef des forces coréennes du "Centre" et entreprit
de s'opposer à l'ennemi tout puissant à partir de ce dispositif
resté intact qu'était la Marine coréenne. Il commença d'abord
par se renforcer techniquement afin de pouvoir lutter efficacement
contre un ennemi infiniment supérieur en nombre et en tonnage.
La
flotte japonaise qui avait investi PUSAN comptait plus de cinq
cents navires de combat, sans parler des 700 bateaux de tous
types, construits exprès ou réquisitionnés à l'occasion de l'invasion.
Les Japonais disposaient notamment de navires de grande taille
du type atake redoutables en combat rapproché du fait
d'une mousquetterie nombreuse et efficace, d'origine portugaise,
le teppô. Mais ces bâtiments restaient globalement inférieurs
militairement aux bâtiments coréens, bien mieux pourvus en artillerie
moderne, et se révèlaient beaucoup moins marins. Les Japonais
avaient quand même pensé à perfectionner certains de ces énormes atake dans
le but de se mesurer aux redoutables unités lourdes coréennes.
C'était le cas par exemple du gigantesque "Nihon-Maru" et
de ses bâtiments d'escorte, qui fut quand même envoyé par le
fond par les Coréens malgré une défense acharnée, le 10 Juillet
1592 au large d' AN GOLP'O, non loin de PUSAN.
Le premier navire
de guerre cuirassé au monde : le "Kòbuk-Sòn" ou "bateau-tortue"
L'Amiral
coréen, conscient de sa très grande infèriorité numèrique, avait
décidé d'accentuer encore son efficacité et sa large supèriorité technique
en développant, le premier au monde, le concept de bâtiment
cuirassé(2) à partir
des gros navires pontés précédents de type pan'ok-sòn.
YI SUN-SHIN, loin des idées défaitistes, avait donc entrepris
sans tarder une remise en uvre générale des moyens toujours
disponibles: entraînement et instruction des hommes et des officiers,
restauration des ouvrages de défense maritime, recherches et
essais sur l'artillerie embarquée, amélioration des performances,
mise au point et mise en chantier d'un nouveau type de navire
le Kòbuk-Sòn (ou "Bateau-Tortue", ainsi nommé à cause
de l'apparence de son pont supérieur protègé par une carapace blindée
et étanche, armée de piques, car, d'un point de vue marin, sa
vitesse et sa manuvrabilité étaient fort grandes).
Le
Bateau-Tortue, dont aucun plan n'est arrivé jusqu'à nous, avait
une taille importante comparée à celle de ses contemporains.
Ses formes, très marines, lui donnaient une vitesse supèrieure
et son originalité en la matière était d'avoir deux allures:
l'une de route, sous fort entoilage porté par deux mâts rabattables
et, probablement, totalement escamotables dans un logement protègé,
propulsion rapide mixte voiles et rames; l'autre de combat, mâts
abattus, avec un rang de nage sur chaque bord, l'architecture
du bateau permettant une navigation sous rames seules en position
quasi verticale, les marins étant parfaitement à l'abri.
La
proue comportait une tête de dragon dont la gueule permettait à un
dispositif étonnant de répandre des fumées et des gaz délétères
et suffocants à partir de la combustion de soufre et de salpêtre,
servant en même temps de brouillard artificiel.... Elle était
renforcée d'un rostre permettant l'éperonnage, sans préjudice
de deux sabords blindés abritant des pièces de chasse de bon
calibre. Les flancs (murailles), protègés et blindés, étaient équipés
de dispositifs anti-abordage et anti-éperonnage. Ils comportaient
de même plusieurs sabords blindés permettant le tir de nombreuses
grosses pièces (12 par bords) autorisant un feu continu, et aussi
22 meurtrières pour le tir de fusées, flèches à feu, mousquets à flèches
multiples.
La
carapace, hérissée de piques métalliques, assurait une protection
totale du bateau et de son équipage, mâts rentrés dans leur logement.
Cette protection jouait aussi bien pour le feu que pour les projectiles
de petits et moyens calibres et que pour l'abordage. Un mât déporté sur
babord portait marques et pavillons, et, aussi, chaque fois que
l'occasion s'en présenta (elles furent nombreuses), la
tête, décollée au sabre, des amiraux japonais vaincus...
C'est
dans ces conditions matérielles exceptionnelles mises en uvre
par des équipages super-entraînés et motivés par leurs succès,
que l'Amiral YI SUN-SHIN livra batailles sur batailles qui furent
autant de victoires. La guerre devait durer sept ans. YI ne cessa
de se montrer excellent tacticien, ménageant hommes et matériels. À SACH'ÒN,
il mit ses bateaux-tortues en embuscade dans les îles. S'étant
bien montré à 400 de ses adversaires à l'ancre au fond de la
baie avec un petit nombre de bateaux, il fit mine de s'enfuir
afin de les inciter à la poursuite. Ayant déterminé sa tactique
de façon à se faire aider par la marée, l'Amiral coréen prit
les Japonais au piège, utilisant au maximum les ressources de
son artillerie. Tous les bateaux ennemis qui s'y étaient risqués
furent coulés malgré leur forte résistance. Blessé, YI SUN-SHIN
attendit stoïquement la déroute adverse pour extraire lui-même
la balle de mousquet qu'il avait reçu à l'épaule. À TANGP'O il
attaqua avec son Kòbuck-Sòn l'énorme atake, avec
un chateau de plus de dix mètres, de l'Amiral japonais Kurushima
MICHIYUKI, qui, sous la concentration de feu des Coréens, ne
tarda pas à s'embraser. Promptement repêché, MICHIYUKI fut proprement
décapité et sa tête envoyée aussi sec en tête du mât de YI SUN-SHIN.
La
flotte coréenne ne cessa pas de porter le feu et la désolation
dans la flotte japonaise. La glorieuse bataille de l'île de HAN-SAN
reste connue dans l'histoire de toutes les Marines comme le "Salamine
de Corée". À ANGOLP'O, vingt et un grands bâtiments japonais
furent surpris et détruits, dont le "Nihon-Maru", au
château de trois étages (vide supra). Poussant jusqu'à PUSAN
où les Japonais étaient solidement retranchés, YI SUN-SHIN coula
130 bateaux réfugiés dans la baie. Mais cette fois, les Coréens
furent pris sous le feu des batteries côtières constituées d'excellentes
pièces lourdes d'origine ... coréenne, et la flotte subit de
très grosses pertes. Peu importa, car la guerre avait pris une
tournure différente du fait de l'intervention des troupes de
la Chine suzeraine et en 1593, les Japonais avaient reflué à hauteur
de SÉOUL. Des négociations s'engagèrent par dessus la tête des
Coréens entre Chinois et Japonais, ces derniers se gardant bien
d'avancer d'un mille en direction de YI SUN-SHIN dont la vigilance
n'avait pas flèchi.
L'Amiral
coréen avait installé son quartier génèral dans l'île de HANSAN,
au sud-ouest de l'île de KÒJÉ et de là, s'employa à gèrer un
mini-royaume avec un grand talent, développant ses arsenaux et
parvenant à nourrir une population considérable, civile et militaire.
Les Japonais finirent par se retirer dans le Sud où ils ne manquèrent
pas de se livrer de nouveau aux plus effroyables atrocités, comme
ils l'avaient fait déjà lors de leur marche victorieuse vers
le Nord.
De
par l'influence de factieux jaloux et récemment remis en cour,
YI SUN-SHIN tomba en une telle disgrâce qu'il échappa de peu à la
mort et fut rétrogradé au rang de simple soldat. C'est en Juin
1597 que les Nippons débarquèrent à nouveau en force en vue de
s'installer. Cette fois, ils battirent la flotte coréenne et
conquirent HANSAN. Le Roi de Corée, consterné, se hâta de rétablir
YI dans ses fonctions. Ayant remporté quelques succès, l'Amiral
se vit renforcé par l'arrivée d'une flotte chinoise et la victoire
tourna irrésistiblement à son avantage. C'est le 16 Septembre
1598 qu'il remporta sa plus légendaire victoire dans la passe
de MYONG-YANG en utilisant diaboliquement les ressources de la
marée. Avec douze Bateaux-Tortues (et une centaine de bateaux
de pêche camouflés en grosses unités...) il tendit un piège à 133
bateaux japonais, s'en prenant d'abord au vaisseau de l'Amiral
Kurushima MICHIFUSA qui fut tué et dont la tête monta illico
au mât du navire amiral coréen. La route de l'ennemi vers le
nord était définitivement coupée. Le 19 Novembre, YI SUN-SHIN
remporta sa dernière et décisive victoire à NO RYANG CHIN mais
y fut blessé mortellement. Atteint d'une balle au coté gauche,
il se fit attacher à son mât dans une attitude conquèrante et
c'est, mort, qu'il se rua à l'assaut de l'escadre du Japonais
Shimazu YOSHIHIRO qui ne ramena dans son pays que cinquante navires
de ligne sur deux cent cinquante...
(1)G.
de Ripert d'Alauzier
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