La campagne de l'amiral Pierre-Gustave Roze
par Léon C. ROCHOTTE

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Compte tenu des délais de transmission, le gouvernement français n'apprit ces nouvelles qu'avec retard et sa surprise fut complète lorsqu'il prit connaissance des mesures décidées par BELLONET. Le Ministre des Affaires Étrangères ne se fit pas faute de le rappeler à l'ordre: votre légation ne vous donnait pas pouvoir de proclamer de votre autorité privée la déchéance du Roi de Corée, en lui déclarant la guerre et en prescrivant au commandement de nos forces maritimes de commencer les hostilités. Monsieur le Contre Amiral ROZE a été mis en possession d'instructions précises par le Ministre de la Marine (alors M. CHASSELOUP-LAUBAT) qui détermineront le caractère de la mission dont cet officier général est chargé, et il lui appartient de les éxécuter sous sa seule responsabilité ... Je suis du reste convaincu que l'Amiral saura concilier ce que réclament les devoirs de l'humanité et la protection de nos missionnaires avec la nécessité de ne pas entraîner la FRANCE dans une entreprise lointaine ... et obtenir un résultat immédiat sans engager pour l'avenir l'action du gouvernement de l'Empereur".

L'avis de l'Amiral ROZE était donc qu'il fallait pour l'heure se contenter de donner une leçon aux Coréens et non pas de monter une expèdition importante qui aurait demandé une longue préparation et plusieurs milliers d'hommes. Et on approchait de l'hiver, fort rigoureux sous ces latitudes. C'est le 11 Octobre que l'Amiral repartit de TCHÉFOU avec une frégate, deux avisos, deux canonnières et une corvette. Cent soixante dix fusiliers marins débarquent sur l'île de KANGHWA et enlèvent facilement la forteresse qui commandait le passage vers le fleuve Han. Bientôt, la progression française est freinée, notamment par les troupes du Général coréen YI YONG-HUI auquel l'Amiral ROZE adresse plusieurs lettres exigeant réparation, sans succès. La flotte se met à canonner les alentours, causant des dégâts importants et les Français remontent vers SÉOUL qui a préparé sa défense. Des ouvrages sont enlevés par les marins. Entre les mains de l'Amiral tombent des drapeaux, des canons, huit mille fusils, vingt caisses de lingots d'argent, sans compter des laques, des jades, des manuscrits et des rouleaux de peinture. Mais l'Amiral doit faire des choix compte tenu des moyens limités dont il dispose. Estimant que son coup de main est en passe de réussir, il lance une proclamation assurant qu'il ne veut aucun mal aux Coréens, mais il exige qu'on lui livre deux missionnaires encore prisonniers. Et il attend. Le gouverneur coréen lui aussi attend. L'Amiral finit par s'impatienter et attaque le 11 Novembre, se mettant à bombarder consciencieusement le palais et les bâtiments officiels. Le résultat est immédiat: les deux missionnaires sont remis à l'Amiral. C'est pavillon haut que la flotte redescend la rivière Han, l'Amiral ROZE estimant avoir eu satisfaction, et regagne son camp de base pour y mettre à l'abri les blessés.

Vingt quatre heure plus tard, l'évacuation était ordonnée avec ordre de détruire tout ce qui pouvait l'être. Puis la flotte quittait les eaux coréennes. Dans un rapport daté du 15 Novembre 1866 rappelant que ses moyens ne lui permettait aucunement de remonter au cœur du pays pour l'amener à traiter avec nous, l'Amiral ROZE écrit : "l'expédition que je viens de faire , si modeste qu'elle soit, en aura préparé une plus sérieuse si elle est jugée nécessaire,....Elle aura d'ailleurs profondément frappé l'esprit de la Nation Coréenne en lui prouvant que sa prétendue invulnérabilité n'était que chimérique. Enfin la destruction d'un des boulevards de SÉOUL et la perte considérable que nous avons fait éprouver au gouvernement coréen ne peuvent manquer de le rendre plus circonspect. Le but que je m'étais fixé est donc complètement rempli et le meurtre de nos missionnaires a été vengé". Les Européens résidant en Chine considérèrent, eux, que ces résultats étaient peu importants, sinon nuls, et souhaitèrent une expédition lourde pour le printemps suivant. Celle-ci n'aura jamais lieu.

Un peu plus tard, en 1867,un navire américain, le "General Sherman", ayant fait naufrage sur les côtes coréennes, une partie de l'équipage fut massacré et les États-Unis ne purent obtenir réparation, même en faisant intervenir le Suzerain chinois. Encouragé par M. de BELLONET qui ne désarmait pas du langage comminatoire, le gouvernement américain demanda à PARIS de monter une expédition franco-américaine, mais la CORÉE était devenue une préoccupation mineure de la politique étrangère française. Quant aux Coréens, ces résultats inattendus, qu'ils purent interprèter légitimement comme autant de succès, les confirmèrent dans leur détermination à refuser tout contact avec l'étranger et leur xénophobie ne fit que se renforcer.

 

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