La politique de sécurité de la Suisse
par le colonel Hervé DE WECK, rédacteur en chef de la revue militaire suisse

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La défense militaire (fin)

 

Les aléas de la dissuasion

L'impact, par conséquent l'efficacité d'une stratégie de dissuasion est difficile à estimer avec certitude. Henry Kissinger fait remarquer dans ses mémoires que le seuil de dissuasion peut varier suivant les pays et les gouvernements. La notion de "pertes supportables" sera vraisemblablement différente aux États-Unis, en France, en Suisse ou en Union soviétique. Durant la dernière guerre mondiale, l'URSS a subi de terrifiantes pertes en vies humaines, civiles et militaires, de gigantesques destructions ; voilà pourquoi on peut penser que ses responsables ne considèrent pas un "seuil de dissuasion" de la même manière que les dirigeants des démocraties occidentales.

Quoi qu'il en soit, des personnalités étrangères très diverses ont décerné des certificats de crédibilité à la défense générale de la Suisse. Raymond Aron l'a fait à plusieurs reprises. La presse internationale s'intéresse à la politique de sécurité de la Suisse. En 1987, les télévisions françaises et ouest-allemandes ont réalisé, chacune de leur côté, une grande émission sur ce sujet. De hauts fonctionnaires de nombreux pays viennent étudier l'organisation de la protection civile.

Le titre d'un article du Point, paru en novembre 1983, paraît significatif : "La Suisse, la forteresse enterrée", comme le chapeau où on lit que "la Suisse est devenu l'endroit le plus sur du monde en cas de guerre nucléaire (…). Quatre-vingt-dix kilomètres de forteresses souterraines et des aérodromes sous les montagnes (…)." Selon le journaliste, les travailleurs étrangers ont leur place dans les abris de la protection civile. "Un abri conçu pour résister à trois atmosphères protège ses occupants jusqu'à un kilomètre et demi du point zéro de l'explosion d'une bombe d'un mégatonne".

En 1982, le journaliste américain, John McPhee, vit un cours de répétition avec des troupes d'une division de montagne. Il en tirera un livre intitulé La place de la Concorde suisse, dont les ventes ont dépassé les 650.000 exemplaires aux États-Unis (19). Un éditeur parisien en a assuré une traduction française qui a connu, elle aussi, grand succès. McPhee présente d'une excellente manière la protection civile, l'organisation et les infrastructures de l'armée suisse. Il a bien compris le système de mobilisation qui permet de lever 600.000 hommes en 48 heures, le rôle des troupes de frontière qui tiennent "sans esprit de recul", afin de donner au gros des forces armées le temps de se mettre en place, le principe de réquisition des véhicules à moteur civils qui complèteraient, en cas de service actif, les moyens organiques de l'armée. McPhee montre bien ce qu'est une armée de milice : elle n'a rien à voir avec une "garde nationale" ou les réservistes des autres pays.

Incontestablement, l'image que l'étranger se fait de la défense générale de la Suisse – surtout lorsqu'elle est embellie ! – est un paramètre de la dissuasion. Dans ce domaine, certains détails peuvent prendre une importance insoupçonnée. En Allemagne, durant la Deuxième Guerre mondiale, des études d'états-major concernant une invasion éventuelle de la Suisse soulignait que les pertes allaient être sévères, entre autres parce que le Suisse est un tireur redoutable (il y a un stand de tir dans chaque village) et un gymnaste averti (il y a également une société de gymnastique dans chaque localité ) (20) !

Pourtant, la dissuasion dépend surtout de la préparation matérielle, de la qualité des armements à disposition, du niveau intellectuel et technique des hommes servant dans la défense générale et de leurs chefs. N'oublions pourtant pas que tout cela ne servirait à rien, si les Suisses perdaient leur volonté de défense, leur "instinct de conservation". De nombreux sondages d'opinion, des votations récentes (21) apparaissent rassurants. Pourtant, le ciel n'est pas libre e nuages : comment entraîner les troupes à l'engagement d'armes modernes dans un pays à population très dense où il devient difficile de concilier les intérêts de la défense, du tourisme et de l'écologie. D'autre part, pour qu'une armée soit efficace, il faut une discipline rigoureuse, de l'abnégation, de l'altruisme, l'acceptation de l'effort et du drill intense, alors que les sociétés occidentales ont des attitudes "naturelles" très différentes, même si nos contemporains se pâment d'admiration devant les sportifs de haute compétition dont la virtuosité technique est le fruit d'innombrables heures de durs exercices.


19. McPhee, John : La place de la Concorde suisse. New York, Farrar/Strauss/Giroux, 1983.

20. Bonjour, Edgar : Histoire de la neutralité suisse. Neufchâtel, La Baconnière, 1971, t. V, p. 132-133.

21. En Suisse, il existe un droit "d'initiative populaire". Un comité d'action extra-parlementaire, qui désire modifier la Constitution fédérale (il n'existe pas de droit d'initiative législative), rédige un projet d'article constitutionnel ou définit les lignes générales de sa revendication. Il doit alors réunir en douze mois au minimum 100 000 signatures de citoyens suisses. La validité de celles-ci est contrôlée par la Chancellerie fédérale qui constate alors que l'initiative a abouti. Le Conseil fédéral et les Chambres se prononcent sur l'initiative, lancent éventuellement un contre-projet. Quelle que soit la position des autorités politiques, le projet passera devant le peuple et les cantons, sauf si les personnes qui ont lancé l'initiative décident de la retirer.
L'initiative, dite de Münchenstein, parce que lancée par un groupe de professeurs de cette ville du canton de Bâle, qui tendait à introduire un service civil, est rejetée en 1977. Une initiative exigeant un libre chois entre service militaire et service civil, sur la base de la "preuve par l'acte", est rejeté en 1984, par 64% des votants. Une initiative tendant à introduire le référendum populaire facultatif en matière de dépenses militaires est rejeté, en 1987, par 60% des votants.
Le 12 septembre 1986, l'initiative "pour une Suisse sans armée et pour une politique globale de la paix" aboutit ; elle passera en votation populaire dans le courant de l'année 1989.


 

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