La politique de sécurité de la Suisse
par le colonel Hervé DE WECK, rédacteur en chef de la revue militaire suisse

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Introduction

 

En 1985, le commandant de corps (1) Roger Mabillard, responsable de l'instruction de l'armée suisse, concluait un exposé à des officiers en déclarant que la défense militaire du pays "a progressé sans cesse. Jamais, au cours de son histoire (ni en 1870; ni en 1914, ni en 1939), elle n'a été mieux en mesure de remplir ses missions qu'aujourd'hui. Et le progrès continue (2)". I1 aurait pu encore insister sur la cohérence de la politique de sécurité, ce qu'en Suisse, on appelle la "défense générale". Ce résultat n'a pas été obtenu sans peine. Les expériences malheureuses faites au cours de la Première Guerre mondiale, les lacunes constatées entre 1935 et 1945 ont été mises à profit. Il faudra néanmoins, dans 1'avenir, de gros efforts intellectuels et financiers pour rester crédible et s'adapter aux nouvelles formes de la menace.

En 1914 éclate le premier conflit vraiment total de 1'histoire. Les gouvernements des pays belligérants utilisent toutes leurs ressources pour atteindre leurs objectifs politiques, ce qui les force à se montrer de plus en plus dirigistes. Le Conseil fédéral suisse (3), encore trop attaché au libéralisme hérite du XIXe siècle, n'a pas prévu les mesures capables de mettre sur pied rapidement une "économie de guerre". Les citoyens mobilisés dans l'année de milice fédérale perdent leur salaire et ne touchent aucune compensation (4),Si bien que de nombreuses familles connaissent de gros problèmes financiers. L'absence de surveillance des prix, l'introduction trop tardive de mesures de rationnement, une forte inflation vont encore rendre plus difficile la situation des plus défavorisés, en particulier dans les villes. Cette crise intérieure débouchera sur de graves troubles sociaux, en novembre 1918.

La défense du pays ne saurait donc se limiter au domaine militaire, voilà ce que les responsables politiques comprennent durant l'entre-deux-guerres. Après l'arrivée au pouvoir des nazis le conseiller fédéral Minger, chef du Département militaire fédéral, parvient à faire accepter toute une série de programmes d'armement, tandis que la protection des populations civiles contre les attaques aériennes et les armes chimiques commence à s'organiser. De son côté, le conseiller fédéral Obrecht, chef du Département de l'économie publique, met en place un système qui, en cas de conflit, assurerait le ravitaillement, les transports, le contrôle des prix et l'assistance. L'Etat étendrait son influence à des secteur vitaux de l'économie. Un plan d'extension des cultures (5) fait partie de cet ensemble, ainsi qu'une caisse de compensation permettant d'assurer un salaire minimum aux soldats de milice appelés sous les drapeaux. Il ne s'agit nullement de remplacer l'initiative privée, mais de faire travailler en étroite collaboration les entreprises, les autorités fédérales, cantonales et communales (6).

Pour mieux lutter contre les menées subversives des régimes hitlériens et mussoliniens, le Conseil fédéral crée, en 1936, la police fédérale. Celle-ci ne reprend pas à son compte les missions des polices cantonales, mais s'occupe de rechercher et de gérer des renseignements. Il s'agit aussi de lutter contre la propagande des dictatures. C'est le rôle d'un office, créé pendant la Deuxième Guerre, relevant du commandement de l'armée et appelé "Armée et Foyer", dont le rôle est d'informer les militaires et les civils. La création du Ciné-Journal, une organisation qui réalise chaque semaine des films d'actualité destinés aux salles obscures du pays, correspond à une intention similaire. Son premier rédacteur en chef à l'impression de "lutter contre un tank avec un pistolet à bouchon (7)".

Les différentes composantes de ce qu'on appelle à l'époque "la défense totale" apparaissent donc avant et pendant la Deuxième Guerre mondiale. Après la fin du conflit, les autorités démantèlent l'essentiel de cette organisation complexe. Les Suisses aspirent à la paix… la guerre froide, les affrontements est-ouest imposeront vite une vision plus réaliste.


1. Grade qui correspond à celui de général de corps d'armée. le chef de l'état-major général, le chef de l'instruction, le commandant des troupes d'aviation et de DCA, les commandants des quatre corps d'armée ont ce grade.

2. Bulletin de la société cantonale jurassienne des officiers, n° 2, avril 1986, p.25.

3. Il s'agit du gouvernement suisse comprenant sept ministres appelés "conseillers fédéraux".

4. La solde symbolique du soldat suisse ne lui permet pas d'entretenir sa famille lorsqu'il est sous les drapeaux. Les problèmes qui se posent, entre 1914 et 1918, font germer l'idée d'une "caisse de compensation" alimentée par une retenue sur le salaire et une somme équivalente versée par l'employeur.

5. En Suisse, on parle communément du "plan Wahlen", du nom de l'ingénieur agronome qui l'a conçu et réalisé. Ultérieurement, Fritz-traugott Wahlen seral élu au Conseil fédéral.

6. La Suisse étant un Etat fédératif, on trouve un exécutif, un législatif et un pouvoir judiciaire au niveau fédéral. Dans les cantons, qui sont des Etats partiellement souverains, il y a aussi les trois pouvoirs. Chaque canton est habilité à fixer la quotité de ses impôts directs et indirects, ainsi que son budget. Les communes, qui sont autonomes, fixent elles-mêmes les impôts directs communaux, ainsi que les taxes.

7. Créttaz : Identité suisse au XXe siècle, p. 42-43.


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