Le "splendide isolement" de Gibraltar
par Jean-Claude BESSEZ Professeur à l'Ecole Interarmées du Renseignement
et des Etudes Linguistiques (EIREL, Strasbourg)

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LA QUESTION DE LA SOUVERAINETE

Cette situation ne peut pas ne pas faire penser à l'accord conclu par Margaret Thatcher avec la République Populaire de Chine à propos de Hong-Kong en octobre 1984 dont la formule "un pays, deux systèmes" résumait tout l'esprit (8).

D'un autre côté, il existe un parallèle frappant entre Gibraltar et les Malouines (ou Falklands). La question de la souveraineté sur ces îles du bout du monde figurait en bonne place à l'ordre du jour des rencontres entre Tony Blair et Carlos Menem lorsque ce dernier se rendit en Grande-Bretagne au plus fort de l'affaire Pinochet (hiver 1998). Trois ans plus tard, les deux dirigeants évitèrent, d'un commun accord, de soulever cette question lorsque Tony Blair se rendit en Amérique du Sud et Centrale dans le cadre de la diplomatie économique.

De même, la Commission recommande au gouvernement de ne pas aborder les problèmes ayant trait à la souveraineté, mais, en revanche, de se concentrer sur l'exploration de domaines propices à la coopération.

Tout en s'attachant à garder ouverts tous les chenaux de communication avec l'Espagne sur les problèmes relatifs à Gibraltar, le gouvernement réitère son engagement à respecter les vœux des habitants du "Rocher" conformément au Préambule de la Constitution de 1969.

Robin Cook s'entretint de cette question avec M.Matutes le 21 février 1999. Dans la conférence de presse qui suivit, il rappela la position de principe de la Grande-Bretagne : Gibraltar est une démocratie, et il appartient à ses habitants de se prononcer pour ou contre un changement de statut.

Dans le même temps, le Foreign Secretary se dit prêt à travailler en partenariat avec l'Espagne dans les domaines de l'économie, du tourisme, de l'emploi et de l'environnement (9).

Peter Hain s'est rendu le 06 septembre 2001 à Gibraltar en tant que Ministre d'Etat pour l'Europe pour se faire sa propre opinion en s'entretenant avec le gouvernement, l'opposition, les milieux d'affaires et les citoyens de Gibraltar (10).

Après avoir longtemps refusé de discuter de Gibraltar avec l'Espagne, le Royaume-Uni a donc la volonté d'aboutir à un compromis avec Madrid. L'objectif poursuivi est de parvenir à l'été 2002 à une "Déclaration de principes" conjointe redéfinissant le statut du "Rocher".

La "co-souveraineté", puisque c'est bien de cela qu'il s'agit, est massivement rejetée par une population qui a développé une mentalité d'assiégée. "La co-souveraineté est un concept absurde, irréaliste qui a échoué partout", tranche Peter Caruana, le Chief Minister, qui, par ailleurs, rappelle qu'un changement de souveraineté ne peut avoir lieu qu'avec l'accord "librement et démocratiquement exprimé" des habitants concernés, conformément au principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes inscrit dans la Charte des Nations Unies (11).

A défaut de revendiquer leur indépendance, les Gibraltariens clament haut et fort qu'ils veulent demeurer britanniques. Mais ils craignent de faire les frais du condominium que Londres et Madrid finassent en coulisses. En effet, ils redoutent d'être lâchés par Londres et trahis par Madrid s'ils persistent à refuser l'accord qui leur est offert sur un plateau d'argent (12).

Pour soucieux qu'ils soient de vouloir solder ce contentieux tricentenaire avec l'Espagne, le FCO et Tony Blair protestent de l'honnêteté de leurs intentions : toute idée de "marchandage" ou de "complot" est écartée.


LA MANNE EUROPEENNE

De même que la question chypriote met aux prises deux pays membres de l'OTAN, de même la question de Gibraltar oppose deux pays membres et de l'Alliance Atlantique et de l'Union Européenne. De fait, ces deux dernières s'emploient à exercer une influence modératrice et conciliatrice entre les parties en présence.

Fait nouveau et notable, le Sommet de Barcelone a été suivi d'une initiative de la Commission européenne : l'UE propose de substantielles aides financières dans le cas où les gouvernements britannique et espagnol parviendraient à s'entendre.
Dans le cadre de la politique régionale européenne (fonds structurels), Gibraltar bénéficie déjà d'une aide de 8,38 millions d'euros pour la période 2000-2006.
Le cas de Gibraltar n'est pas sans similitude avec celui de l'Irlande du Nord ou de Chypre. En Irlande, depuis 1995, la Commission de Bruxelles a mis en place les programmes Peace (Paix) et Peace II destinés à aider financièrement non pas un "îlot" géographiquement circonscrit, mais l'ensemble de la région qui l'entoure : ainsi, le programme Peace II (2000-2004), doté de 531 millions d'euros, bénéficie prioritairement à la région la plus pauvre, l'Irlande du Nord (425 millions d'euros), mais aussi à la République (Eire) (106 millions d'euros). Dans le cas de Chypre, si les deux communautés aboutissaient à un accord, l'UE accorderait une aide de 206 millions d'euros à la partie Nord (turque) de l'île. La même démarche prévaudrait pour Gibraltar et la région espagnole avoisinante, le Campo andalou. Ce programme spécial de solidarité communautaire porterait sur les transports, le port et l'aéroport, une station d'épuration des eaux, divers projets d'infrastructure et des aides aux PME. La ligne directrice, souligne Laurent Zecchini dans Le Monde (11), sera de favoriser le " développement intégré ", c'est-à-dire l'intégration régionale de Gibraltar.

Dans l'état actuel de l'opinion publique à Gibraltar, Peter Caruana oppose une très ferme fin de non recevoir : c'est avec superbe qu'il dédaigne cette manne qu'il juge superflue et compromettante :

Notre souveraineté n'est pas à vendre. Nous n'avons pas besoin de lubrifiant financier. Gibraltar est économiquement prospère. Cette prospérité est une réalité, indépendante de notre avenir politique (12).


(8) TIME Magazine, The Hong Kong Agreement, 8 October 1984, pp.8-14
(9) FCO, Focus International : Gibraltar : Partnership for Prosperity, January 1999
(10) FCO Website : "Visit to Gibraltar by Peter Hain, Minister for Europe" , 04/09/01
(11) Le Monde, Le drapeau de la révolte flotte sur Gibraltar, 21 mars 2002, p.2.
(12) The Economist, Gibraltar - A deal too far?, January 19th, 2002, p.30: "Our sovereignty is not for sale. We need no financial lubricant. Gibraltar is economically prosperous. This prosperity is a reality, independent of our political future."

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