L'armée romaine du Bas-Empire
par Philippe RICHARDOT, dr

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Crise du recrutement et barbarisation de l'armée


L'Empire face à une crise du recrutement croîssante a échoué en imposant l'hérédité de fonction aux fils de militaires et en réquisitionnant pour 20 ans les rebuts de la paysannerie. Dès le IIIe siècle, il recrute de plus en plus de Barbares tant dans les unités auxiliaires que dans les troupes d'élite. Les Barbares sont demandeurs d'intégration et valeureux aux armes. Les seuls peuples de l'Empire qui continue à s'engager massivement au IVe siècle sont les Gaulois et les Africains, alors que les Italiens se coupent le pouce pour ne pas servir.

La barbarisation est progressive jusqu'en 376. Les Barbares s'engagent à titre individuel ou par contingents entiers sous les ordres de leurs princes-officiers. Leurs qualités combattantes, morales et physiques alliées à l'armement romain en font des unités d'élite. Les scholes palatines de la garde impériale sont majoritairement composées de Barbares. Les princes barbares accèdent aux plus hauts grades de l'armée dès les années 350. Dès cette époque, les Francs forment la majorité des officiers généraux de l'armée et de l'état-major d'Occident. En Orient, des Sarmates, des Géorgiens, ou des Perses ralliés à l'Empire accèdent à des grades importants. Néanmoins, ces Barbares sont intégrés dans des unités organisées à la romaine. On voit des généraux et des troupes barbares combattre avec férocité leurs frères de race pour le compte des Romains. Il s'installe un paradoxe: les Barbares sont à la fois les ennemis et les défenseurs de l'Empire. Ennemis et vaincus, ils sont distribués à travers l'Empire pour mettre en valeur les terres incultes ou abandonnées ou même recrutés dans l'armée romaine. Un ennemi qu'on arme n'est plus un ennemi: c'est un partenaire.

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Le difficile équilibre de l'intégration est rompu en 376. A cette date, chassés par les Huns, Barbares asiatiques venus des steppes de Mongolie, les Goths demandent l'asile politique à l'Empire romain d'Orient. L'empereur d'Orient Valens, poussé par ses courtisans, intègre la masse des réfugiés qu'il espère transformer en cultivateurs, en soldats et en contribuables. Il installe les Goths en tant que fédérés dans les Balkans, mais la malhonnêteté des gouverneurs provinciaux les affame et les pousse à la révolte dès 376. Leur nombre est tel que les troupes frontalières ne peuvent les empêcher de se répandre et de semer la dévastation. Les renforts s'avèrent insuffisants et l'empereur Valens ne peut intervenir en personne avec l'armée de manoeuvre qu'en 378. Après son anéantissement à Andrinople, l'Empire vaincu accepte de réintégrer les Goths en tant que fédérés. Ils reçoivent des terres et des subsides de l'Etat romain contre le service des armes. La tentative de les amalgamer aux troupes régulières échoue car, trop nombreux, ils refusent la discipline romaine et gardent leurs chefs. Des heurts ont lieu avec les soldats romains. Des révoltes sporadiques éclatent. Le nouvel empereur d'Orient Théodose Ier essaie vainement de les épuiser dans les guerres civiles contre des usurpateurs.

Après la mort de Théodose en 395, son fils Honorius trop jeune et trop faible, doit accepter la régence d'un Barbare appelé Stilicon, commandant en chef des forces occidentales. En Orient, c'est un autre officier barbare, Gaïnas, qui s'impose au frère d'Honorius, Arcadius. Arcadius et la population de Constantinople, à la suite d'une réaction anti-germanique en l'an 400, parviennent à chasser Gaïnas et ses fédérés barbares. Dans le même temps, Alaric, le chef des fédérés goths mène une guerre personnelle contre l'Empire romain d'Orient jusqu'à ce qu'il obtienne le commandement de l'Illyrie en 397. En fait, il est devenu un seigneur de la guerre indépendant qui opère sur le territoire romain en prélevant l'impôt à son bénéfice. Dès 401, il se reporte contre l'Occident et attaque l'Italie. Le généralissime Stilicon contient ces assauts, mais après son assassinat en 408, Alaric a la voie libre. En 410, à sa troisième tentative de siège, il pille Rome, ce qui n'était pas arrivé depuis l'époque de Brennus en 390 avant-Jésus-Christ. Ces guerres dans la péninsule italienne obligent l'Occident à abandonner la Bretagne et à dégarnir la frontière du Rhin pour rameuter des renforts. En conséquence, à la fin de 406, le Rhin est franchi par des hordes de Vandales, de Suèves et les Alains qui dévastent la Gaule puis s'installent en Espagne vers 409.

Vers 412, Athaulf, le successeur d'Alaric, se réconcilie avec l'empereur d'Occident Honorius dont il épouse la soeur et s'institue protecteur des Romains. L'empereur l'installe en Gaule Narbonnaise puis en Aquitaine à partir de 418. Toulouse devient le centre d'un royaume wisigothique au coeur de l'Empire romain. Dès les années 420, les Wisigoths mènent une politique d'expansion territoriale aux dépens des provinces romaines. Contre eux et les agressions extérieures, L'Empire utilise des cavaliers huns et installe de nouveaux fédérés en Gaule, Francs saliens dans le Nord-Est et Burgondes autour de Lyon et de Genève. Lorsque le roi des Huns Attila investit la Gaule en 451, le généralissime Aétius réunit les différentes communautés barbares installées en Gaule aux dernières troupes régulières (composées de Barbares et de quelques provinciaux). Après la victoire contre Attila, les fédérés mènent une politique indépendante de l'Empire. Les terres qu'ils ont reçues en protection deviennent des principautés barbares. L'Empire d'Occident se délite de l'intérieur. Il n'y a plus réellement d'armée romaine, mais une garde impériale à la fidélité douteuse. Rome est pillée en 455 par les Vandales, installés en Afrique depuis 429, puis en 472 par les Burgondes, dont le roi est devenu généralissime de l'armée romaine. L'empereur entre 455 et 476 n'est plus qu'un fantoche entre les mains des condottières barbares. L'un d'eux Odoacre, renverse le dernier empereur d'Occident en 476, et s'institue patrice ("petit père") des Romains. La déposition de Romulus Augustule est une formalité, car l'Empire d'Occident a cessé depuis longtemps d'être militairement souverain.

La barbarisation de l'armée a détruit l'Etat romain. La société romaine disparaît progressivement sous l'apport barbare. Des Etats nouveaux apparaissent en Europe occidentale. La paix romaine laisse place à ce que l'historiographie anglo-saxonne appelle les "Ages Sombres".

 

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