L'organisation des divisions japonaises 1941-1945
par Vincent BERNARD, professeur d'histoire-géographie

page 1 - page 2 - page 3 - page 4

 

Les essais de divisions blindées (Sensha shidan)

Si, comme on l'a dit, le rôle joué par les blindés dans la guerre du Pacifique est infiniment moindre qu 'en Europe et en Afrique, les Japonais ne délaissent pas entièrement cette question. Même si l'essentiel de leurs moyens mécanisés est utilisé de façon morcelée et affecté au soutien ponctuel des unités d'infanterie, quelques essais de divisions blindées sont effectués durant la guerre. Jusqu 'en 1944, quatre divisions de ce type sont organisées sur un modèle à deux brigades de deux régiments blindés. Mais ces unités ne sont utilisées que par bataillon ou régiment, au mieux par brigade sur plusieurs fronts. La grande réorganisation de 1944 illustre un certain changement de vue en la matière et ouvre une brèche dans les conceptions tactiques japonaises exclusivement basées sur l'infanterie. Les Japonais testent au printemps 1944 sur le front chinois leur première division blindée utilisée comme grande unité homogène et autonome. La faiblesse des moyens antichars et l'absence de blindés chinois permettent d'obtenir des résultats suffisamment satisfaisants pour pousser le haut commandement japonais à transformer quelques-unes unes de ces divisions. La 2e division blindée organisée sur ce modèle est ainsi affectée à la défense des Philippines et stationnée dans la région de Manille à la fin de l'année.

Ces divisions d'un type nouveau sont organisées sur un modèle triangulaire à trois régiments blindés auxquels sont adjoints les attributs d'une grande unité mécanique moderne dont un régiment d'infanterie mécanisée à trois bataillons, un bataillon autonome antichars et un bataillon antiaérien ainsi qu'un bataillon de reconnaissance blindée. La division blindée modèle 1944 est une unité cohérente comprenant environ 11000 hommes, 309 chars dont 137 légers et 172 de modèle moyen ainsi qu'une cinquantaine de pièces antichars, pour l'essentiel des 37 et 47mm.

Néanmoins, la situation se dégradant pour le Japon et le théâtre Pacifique, à l'exception de la Chine, révélant fort peu de possibilités d'emploi pour de grandes unités de ce type, le rôle joué par ces quelques divisions reste jusqu'à la capitulation relativement marginal.

Fig. 3 Organisation des divisions japonaises 1941 - 1945

Catégorie

Division d'infanterie "type B"

1941

Division d'infanterie modèle

1944

Division d'infanterie modèle "insulaire"
1943 - 44

Division d'infanterie modèle "brigades"
1944

Division blindée
"triangulaire"

1944

Effectifs

20.000 hommes

15.000 hommes

13.500 hommes

13.000 hommes

11.250 hommes

309 chars

Reconnaissance

1 régiment de cavalerie à 4 compagnies ou 1 régiment mixte

1 régiment mixte réduit

-

-

1 bataillon à 31 chars légers et 10 chars moyens

Blindés

-

-

1 unité légère organique (17 chars)

-

1 brigade à 3 régiments (250 chars)

Infanterie

1 groupe d'infanterie à 3 régiments de 3 bataillons

3 régiments à 3 bataillons

2 régiments et 1 régiment renforcé à 3 bataillons

2 brigades à 4 bataillons autonomes

1 régiment mécanisé avec 9 chars légers

Artillerie

1 régiment à 3 groupes (75, 105mm)

1 régiment à 3 groupes (75, 105, 150 mm)

1 bataillon de 12 pièces par régiment (75, 105mm)

1 batterie de 75 par bataillon

1 unité de 28 pièces (75, 105mm)

Génie

1 régiment à 3 compagnies

1 régiment à 3 compagnies

1 compagnie par régiment

1 compagnie

1 régiment

Soutien

1 régiment de transport de 50 camions et 250 attelages

1 bataillon de transport

1 unité navale de transport et de liaison

1 bataillon de transport

1 bataillon AA (8 pièces de 75, 24 mitrailleuses

1 bataillon AT (18 pièces de 47)

La fin de l'armée impériale

Fruit des conditions spécifiques de cet immense théâtre, l'organisation de cette armée japonaise conçue pour dominer l'Asie et le Pacifique reste finalement inadéquate pour endiguer efficacement la progression occidentale à partir de l'été 1942. Trop confiante dans la supériorité intrinsèque de ses soldats, à l'instar de l'armée confédérée de la guerre de Sécession américaine, l'armée japonaise éparpillée et de moins en moins bien approvisionnée est méthodiquement écrasée par des occidentaux dotés d'un matériel pléthorique et disposant, à partir de la fin de 1943, d'une écrasante et toujours croissante supériorité aéronavale [8] . Malgré un esprit de sacrifice mal soupçonné jusque là et des pertes épouvantables, facturées au prix fort aux alliés par les enfers infligés à Guadalcanal, à Tarawa, à Iwo Jima, à Okinawa, ces batailles de retardement inutiles mènent le Japon de 1945, coupé de l'essentiel de ses conquêtes, à attendre une invasion prophétisée comme le Seppuku [9] de tout un peuple.

Les circonstances en décident autrement :

- Le 6 août vers 9h30, dans le cadre de l'opération "Centerboard", le B-29 Enola Gay du colonel Tibbets parti de Tinian dans les îles Mariannes lâche la première bombe atomique sur Hiroshima : 130.000 victimes dont 80.000 morts.

- Le 9 août, le Great Artist du major Sweeney répète le même scénario au dessus de Nagasaki : 70.000 victimes dont 20.000 morts.

Mais pour l'armée japonaise un épisode sanglant et encore souvent méconnu reste à jouer. Le 9 août, 1.200.000 soldats soviétiques appuyés par 5.000 chars, 26.000 canons et 4.000 avions envahissent la Mandchourie, puis la Corée, les Kouriles et Sakhaline. En quelques jours l'armée du Kwantung comptant encore un million d'hommes est disloquée. C'est le véritable acte de décès sacrificiel, quelque peu oublié, d'une armée impériale encore triomphante trois ans plus tôt. Au 20 août, anéantie mais refusant la reddition collective alors que la capitulation du Japon est déjà acquise depuis des jours, elle a enregistré à elle seule des pertes se montant à 700.000 tués, blessés et disparus.

Sources et bibliographie indicatives :
(retrouvez ces ouvrages dans la rubrique "Guerre du Pacifique" de la librairie Store4war)

·  Handbook of the Japanese order of battle school, Order of Battle Center - US Army, 1945. (Un exemplaire est conservé à la bibliothèque du SHAT).

·  Lesouef (Pierre), La campagne de Birmanie (1942 - 1945), dans la remarquable collection « Campagnes et Stratégies » dirigée par Philippe Ricalens et Guy Pedroncini aux éditions Economica.

·  Les trois ouvrages de Bernard Millot, La guerre du Pacifique en deux tomes et  L'épopée Kamikaze chez Robert Laffont forment une passionnante synthèse de ce conflit si particulier.

·  Costello (John), La guerre du Pacifique, 2 tomes, Pygmalion, 1992. Un regard large et renouvelé sur cette guerre.

·  Willmott (HP), La guerre du Pacifique, Autrement, 2001.

·  Enfin, de nombreux volumes des collections Campaign Series et Men at arms existent chez Osprey sur divers aspects de la guerre du Pacifique.


Notes :

[1] Littéralement, "époque éclairée"

[2] Sont exclus de ce tableau les divers commandements de la marine comme la Flotte combinée, la Flotte des mers du Nord et la Flotte des mers du Sud.

[3] SEAC : South Eeastern Asian Command

[4] Kamikaze : "Vent divin"

[5] L'expression complète Teno Banzaï signifie "Dix mille années de vie pour l'empereur"

[6] Il ne s'agit pas en revanche de prendre ici position sur la justification d'une telle décision (NDA)

[7] Ce tableau exclut les unités de taille inférieure à la division et les unités de la marine. La date correspond à la disponibilité opérationnelle approximative de ces divisions.

[8] Cf. Histoire de Guerre n°21

[9] C'est le terme exact qualifiant le suicide rituel que l'on ignore souvent en occident au profit du plus trivial Hara-Kiri


page 1 - page 2 - page 3 - page 4

© 1997-2010
Conflits & Stratégie
Tous droits réservés