Airgraph et v.mail
par Philippe ROUYER, dr

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L'Airgraph britannique

 

La reproduction sur microfilm du courrier va être expérimentée en premier lieu par les Britanniques. En 1941, les Américains n'ayant pas encore pris part directement aux hostilités, les Britanniques sont les seuls à avoir des troupes combattantes à plusieurs milliers de kilomètres de la mère patrie. L'entrée en guerre de l'Italie a pour conséquences la fermeture par Mussolini du canal de Suez, et la tentative de contrôle du trafic maritime en Méditerranée. Le courrier entre le Royaume-Uni et les soldats britanniques en opération au Moyen Orient et en extrême Orient doit désormais passer par le cap de Bonne Espérance, soit un détour de 12 000 miles, qui se traduit par un délai d'acheminement du courrier compris entre trois et six mois. Seule la voie des airs peut réduire sensiblement le temps de transport.

Le Times du mardi 22 avril 1941 annonce la mise en place d'un service expérimental de poste aérienne, l'Airgraph, destiné à réduire le coût et les délais d'acheminement du courrier provenant des soldats britanniques en opération au Moyen-Orient sauf l'Egypte, et à destination du Royaume-Uni. La Post Office inaugure l'Airgraph Service en août 1941, et c'est Sa Majesté la Reine Elisabeth (l'actuelle Reine Mère), qui envoie la première lettre Airgraph en Egypte au Commandant en chef le général Auchlinleck.


La méthode mise en ouvre

Avec l'Airgraph, l'envoyeur écrit son message sur un imprimé de 11 x 8 pouces (pas plus de 230 mots), qui est photographié sur film de petit format (on ne dit pas encore couramment microfilm) puis transporté à sa destination par voie aérienne. À l'arrivée, le négatif est agrandi au format 5 x 4 pouces sur une tireuse automatique, mis sous enveloppe, puis distribué selon les circuits habituels L'original est détruit. Établi en collaboration avec Kodak, le Ministère de la Guerre, le Ministère de l'Air, l'Amirauté et la Poste, le service opère aussi en sens inverse (du Royaume-Uni vers Moyen Orient). Une société est formée, L'Airgraph Limited, constituée par Kodak, Imperial Airways et la Pan-am.

L'objectif vise à réduire avant tout le poids et le volume du courrier. Ainsi 4500 lettres sur film pèsent 500 g au lieu de 150 Kg pour les originaux. On admet que le système offre moins de confidentialité que le courrier ordinaire, encore qu'en période de guerre la censure lise toutes les lettres. Cependant les Airgraphs sont remis sous enveloppes, et peuvent s'apparenter au télégramme. Expérimental, ne se substituant pas, mais venant compléter le courrier traditionnel, l'Airgraph permettra d'accélérer le courrier, pour un prix inférieur (3 d). Le Time rendra compte régulièrement dans les semaines qui suivront la mise en service, du bon déroulement des opérations : ainsi, le journal du 14 mai annonce l'arrivée de 50.000 lettres, représentant un poids de 13 livres, contre plus de 1.600 livres pour l'équivalent papier. La réduction de poids est un facteur capital, en cette période où les moyens de transport aérien sont limités : " Ce nouveau service résout par conséquent un problème qui a causé de grands soucis pendant de longs mois, et matériellement atténue les rigueurs qui résultent du service sur un théâtre d'opérations lointain (9)".

Le journal du 20 mai annonce l'arrivée de 85.000 lettres, pour un poids de 20 livres, toujours en provenance du Moyen-Orient, qui ont mis 10 jours pour parvenir. Les cadences augmentent de telle façon qu'à la fin du mois de mai 1942, 10 millions de messages auront été envoyés du Royaume Uni au Moyen Orient, le tout représentant 1.016 kg, soit 100 fois moins que l'équivalent papier. Au premier octobre 1942, le trafic est devenu considérable : 1 million de lettres transitent chaque semaine dans l'un et l'autre sens, le total atteint 45 millions. En juillet 1945, lorsqu'il est mis fin au service, on estime que 330 millions de lettres auront été envoyées par Aigraph.

Les imprimés étaient tous transmis au bureau central de Londres, dans King Edwards Building, où ils étaient estampillés à la main, avec un tampon numéroteur par les "demoiselles de la poste", qui travaillaient, paraît-il, avec une vélocité qu'aucune machine ne pouvait surpasser (10)avant d'être triés par la poste militaire. Ils étaient ensuite filmés sur une caméra dynamique 16 mm. Les films étaient conditionnés en bobines de 100 pieds. La bobine, avec sa boîte, contenait 1.700 lettres, et pesait environ 150 grammes, contre 22 Kg pour les originaux sur papier. A la fin de la guerre, on accepte même de filmer des photographies collées sur l'original.

Le système garantissait une totale sécurité en cas de perte du film pendant le transport. Et, si les originaux étaient détruits après microfilmage, on effectuait toujours une copie du film avant de l'expédier. Ainsi, en septembre 1941, l'hydravion Clare disparaissait avec son chargement de lettres en provenance d'Inde, d'Afrique de l'Est et d'Afrique du Nord. Lorsque la perte de l'avion fut confirmée, une copie du film fut demandée par télégraphe aux pays d'origine, les duplicatas furent reçus à Londres le 15 octobre 1941, de sorte que les lettres purent parvenir à leurs destinataires, dans des délais encore nettement inférieurs au transport par voie de surface (11).


9. "The new service therefore solves a problem which has caused great heart-searchings for many months and materially lessens one of the hardships resulting from service in a distant theatre of war.", Times, 1941, 14 mai. [retour au texte]

10. "no machine can match the combination of a swift right arm and a deft femine left hand thumb and finger". Aigraphs, Marfleet Society Newsletter, Vol.2. No.10, p. 85-88, accessible sur http://web.ukonline.co.uk/john.marfleet/airgraph/airgraph.htm. [retour au texte]

11. Ibid. [retour au texte]


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