L'Airgraph britannique
La
reproduction sur microfilm du courrier va être expérimentée
en premier lieu par les Britanniques. En 1941, les Américains
n'ayant pas encore pris part directement aux hostilités, les
Britanniques sont les seuls à avoir des troupes combattantes à plusieurs
milliers de kilomètres de la mère patrie. L'entrée en guerre
de l'Italie a pour conséquences la fermeture par Mussolini
du canal de Suez, et la tentative de contrôle du trafic maritime
en Méditerranée. Le courrier entre le Royaume-Uni et les soldats
britanniques en opération au Moyen Orient et en extrême Orient
doit désormais passer par le cap de Bonne Espérance, soit un
détour de 12 000 miles, qui se traduit par un délai d'acheminement
du courrier compris entre trois et six mois. Seule la voie
des airs peut réduire sensiblement le temps de transport.
Le Times du
mardi 22 avril 1941 annonce la mise en place d'un service expérimental
de poste aérienne, l'Airgraph, destiné à réduire le
coût et les délais d'acheminement du courrier provenant des
soldats britanniques en opération au Moyen-Orient sauf l'Egypte,
et à destination du Royaume-Uni. La Post Office inaugure l'Airgraph
Service en août 1941, et c'est Sa Majesté la Reine Elisabeth
(l'actuelle Reine Mère), qui envoie la première lettre Airgraph en
Egypte au Commandant en chef le général Auchlinleck.
La méthode mise en ouvre
Avec
l'Airgraph, l'envoyeur écrit son message sur un imprimé de
11 x 8 pouces (pas plus de 230 mots), qui est photographié sur
film de petit format (on ne dit pas encore couramment microfilm)
puis transporté à sa destination par voie aérienne. À l'arrivée,
le négatif est agrandi au format 5 x 4 pouces sur une tireuse
automatique, mis sous enveloppe, puis distribué selon les circuits
habituels L'original est détruit. Établi en collaboration avec
Kodak, le Ministère de la Guerre, le Ministère de l'Air, l'Amirauté et
la Poste, le service opère aussi en sens inverse (du Royaume-Uni
vers Moyen Orient). Une société est formée, L'Airgraph Limited,
constituée par Kodak, Imperial Airways et la Pan-am.
L'objectif
vise à réduire avant tout le poids et le volume du courrier.
Ainsi 4500 lettres sur film pèsent 500 g au lieu de 150 Kg
pour les originaux. On admet que le système offre moins de
confidentialité que le courrier ordinaire, encore qu'en période
de guerre la censure lise toutes les lettres. Cependant les Airgraphs sont
remis sous enveloppes, et peuvent s'apparenter au télégramme.
Expérimental, ne se substituant pas, mais venant compléter
le courrier traditionnel, l'Airgraph permettra d'accélérer
le courrier, pour un prix inférieur (3 d). Le Time rendra
compte régulièrement dans les semaines qui suivront la mise
en service, du bon déroulement des opérations : ainsi, le journal
du 14 mai annonce l'arrivée de 50.000 lettres, représentant
un poids de 13 livres, contre plus de 1.600 livres pour l'équivalent
papier. La réduction de poids est un facteur capital, en cette
période où les moyens de transport aérien sont limités : " Ce
nouveau service résout par conséquent un problème qui a causé de
grands soucis pendant de longs mois, et matériellement atténue
les rigueurs qui résultent du service sur un théâtre d'opérations
lointain (9)".
Le
journal du 20 mai annonce l'arrivée de 85.000 lettres, pour
un poids de 20 livres, toujours en provenance du Moyen-Orient,
qui ont mis 10 jours pour parvenir. Les cadences augmentent
de telle façon qu'à la fin du mois de mai 1942, 10 millions
de messages auront été envoyés du Royaume Uni au Moyen Orient,
le tout représentant 1.016 kg, soit 100 fois moins que l'équivalent
papier. Au premier octobre 1942, le trafic est devenu considérable
: 1 million de lettres transitent chaque semaine dans l'un
et l'autre sens, le total atteint 45 millions. En juillet 1945,
lorsqu'il est mis fin au service, on estime que 330 millions
de lettres auront été envoyées par Aigraph.
Les
imprimés étaient tous transmis au bureau central de Londres,
dans King Edwards Building, où ils étaient estampillés à la
main, avec un tampon numéroteur par les "demoiselles de la
poste", qui travaillaient, paraît-il, avec une vélocité qu'aucune
machine ne pouvait surpasser (10)avant
d'être triés par la poste militaire. Ils étaient ensuite filmés
sur une caméra dynamique 16 mm. Les films étaient conditionnés
en bobines de 100 pieds. La bobine, avec sa boîte, contenait
1.700 lettres, et pesait environ 150 grammes, contre 22 Kg
pour les originaux sur papier. A la fin de la guerre, on accepte
même de filmer des photographies collées sur l'original.
Le
système garantissait une totale sécurité en cas de perte du
film pendant le transport. Et, si les originaux étaient détruits
après microfilmage, on effectuait toujours une copie du film
avant de l'expédier. Ainsi, en septembre 1941, l'hydravion
Clare disparaissait avec son chargement de lettres en provenance
d'Inde, d'Afrique de l'Est et d'Afrique du Nord. Lorsque la
perte de l'avion fut confirmée, une copie du film fut demandée
par télégraphe aux pays d'origine, les duplicatas furent reçus à Londres
le 15 octobre 1941, de sorte que les lettres purent parvenir à leurs
destinataires, dans des délais encore nettement inférieurs
au transport par voie de surface (11).
9. "The
new service therefore solves a problem which has caused great
heart-searchings for many months and materially lessens one
of the hardships resulting from service in a distant theatre
of war.", Times, 1941, 14 mai. [retour au
texte]
10. "no
machine can match the combination of a swift right arm and
a deft femine left hand thumb and finger". Aigraphs, Marfleet
Society Newsletter, Vol.2. No.10, p. 85-88, accessible sur
http://web.ukonline.co.uk/john.marfleet/airgraph/airgraph.htm.
[retour au texte]
11.
Ibid. [retour au texte]