Airgraph et v.mail
par Philippe ROUYER, dr

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La micrographie en 1939

 

À la veille de la guerre, le microfilm a déjà une dizaine d'années d'existence. Si l'idée de reproduire en réduction des documents par procédé photographique est aussi vieille que la photographie elle-même, les applications pratiques auront mis 100 ans à voir le jour. Certes, dès 1839, John Benjamin Dancer, de Manchester, pratique la microphotographie sur daguerréotype et en 1870, le français Dagron l'utilise pour recopier des dépêches qui sont envoyées par pigeons-voyageurs au cours du Siège de Paris. Mais les microphotographies de Dancer ne sont que des expériences sans portée pratique tandis que les films de Dagron sont beaucoup trop fragiles pour pouvoir être utilisés couramment : Dagron utilise une pellicule de collodion détachée de son support, qu'il faut à l'arrivée déposer sur une plaque de verre pour pouvoir l'exploiter.

Il fallait attendre le perfectionnement du procédé gélatino-argentique pour que l'on puisse entreprendre des travaux de reproduction à grande échelle. Il fallait aussi, et c'était sans doute le problème le plus difficile à résoudre, disposer d'un support souple, résistant, et stable dans le temps, le film cinématographique.

Le microfilm, tel que nous le concevons aujourd'hui, naît aux Etats-Unis, dans la banque, en 1928. On n'emploie pas alors des émulsions spécialement conçues pour la reproduction, mais un positif de cinéma, c'est à dire un film destiné au tirage de copies d'exploitation. Ce film est techniquement satisfaisant : il offre un contraste élevé, et une finesse d'image suffisante pour permettre une réduction appréciable (de 1 à 15 environ). Certes, il n'équivaut pas aux véritables microfilms, commercialisés à partir de 1937, et encore moins aux films modernes, mais peut rendre déjà de grands services, dans les affaires, dans les bibliothèques, dans l'administration. La seule différence qu'il présente avec le film utilisé dans l'industrie cinématographique réside dans la nature du support : l'émulsion est couchée non sur un nitrate de cellulose, extrêmement inflammable, mais sur un acétate de cellulose, tel qu'on l'emploie dans le cinéma amateur.

Les premières caméras sont du type cinétique (le document et le film avancent en synchronisation), et reproduisent des chèques sur film 16 mm (du même type que celui qui est employé pour le cinéma amateur). Le procédé rencontre immédiatement un vif succès auprès des administrations des bibliothécaires et archivistes : dès 1935, la bibliothèque de l'Université de Chicago, la bibliothèque publique de New York, la bibliothèque du Congrès, se lancent dans de vastes programmes de reproduction. Le gouvernement américain entreprend la reproduction sur film du recensement de 1880. Des associations se créent, une revue, même, The Journal of Documentary Reproduction. Un enseignement des techniques de reproduction se met en place au sein des écoles de bibliothécaires. Eugene B. Power fonde University Microfilm, et invente la micro-édition. Voyant un marché important se développer, Eastman Kodak crée en 1937 une filiale, la Recordak Corporation, spécialisée dans la production de films et de matériels pour la reproduction documentaire. Bibliothèques et archives choisissent, en raison de la dimension des documents à reproduire, le format du cinéma professionnel, le 35 mm.

En France, faute d'entreprendre de vastes programmes de reproduction du patrimoine écrit, on construit, on met au point caméras et machines à développer, ces dernières souvent techniquement plus avancées que les développeuses américaines. Mais les efforts français sont interrompus par la guerre, puis par l'Occupation, si bien que les applications, au cours du conflit, sont limitées du côté des Alliés, aux Britanniques et aux Américains.

Dans les années 30, le microfilm est une technologie encore jeune, dont on espère qu'elle va apporter de profonds changements dans la vie quotidienne, et transformer la circulation de l'information. Ces espoirs seront en partie déçus : on verra que le microfilm ne sortira pas des applications professionnelles, et qu'il ne résoudra pas tous les problèmes de circulation et d'accès à l'information. Il apportera cependant à l'effort de guerre une contribution non pas vitale, mais importante.

Un matériel spécifique, caméras de prise de vue, machines à dupliquer, à développer, lecteurs de film, était déjà sur le marché depuis plusieurs années, en partie grâce aux bibliothécaires et archivistes, qui avaient beaucoup ouvré pour promouvoir la micrographie. Il suffisait alors de mettre en ouvre avec méthode les acquis technologiques de la décennie précédente. Grâce à une solide organisation, le microfilm va pouvoir jouer le rôle d'un auxiliaire précieux dans le conflit.

 

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