Airgraph et v.mail
par Philippe ROUYER, dr

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[note de la rédaction : Philippe Rouyer a étudié les applications du microfilm en France, aux États-Unis (boursier Fulbright en 1989 et 1995) et au Royaume-Uni (boursier du British Council, 1990). Auteur de nombreux articles dans des revues spécialisées, il a soutenu en 1999 une thèse sur l'Evolution de la technique cinématographique et l'émergence de la micrographie documentaire (Paris III Sorbonne nouvelle). Philippe Rouyer oriente désormais ses recherches sur les applications militaires du microfilm au cours de la Seconde Guerre mondiale.]

Microfilm et espionnage

 

En 1947, J. Edgar Hoover, chef de la CIA, révélait dans le Reader's Digest le procédé utilisé par les Allemands pour faire parvenir clandestinement des documents (1). La technique consistait à photographier un document à une échelle de réduction très élevée, puis à dissimuler le minuscule négatif sous un point figurant sur l'adresse manuscrite d'une correspondance anodine. L'article de Hoover fit sensation, d'autant qu'il pouvait laisser croire que ces "Mikrat" faisaient appel à de mystérieuses manipulations.

En réalité, le "micropoint" n'était ni alchimie, ni technique véritablement innovante. La microphotographie a pratiqué, dès l'origine, des échelles de réduction extrêmement élevées, profitant de la finesse des émulsions au collodion. Dans les années 1860, Dagron utilisait couramment pour ses Stanhopes des échelles de réduction supérieures à 100 et en 1891, le professeur Gabriel Lipmann mettait au point des plaques photographiques qui portaient le rapport de 1 à 1000. Amélioré par Guy W. W. Stevens, de Kodak Limited, le procédé de Lipmann donnera naissance en 1941 aux plaques à haute résolution utilisées pour la fabrication des circuits imprimés. Plus près de nous, François Marc de Piolenc (2), un chercheur français installé en Californie, est parvenu à recréer des micropoints, démontrant qu'il est parfaitement possible d'obtenir des échelles de réduction élevées à l'aide de matériel courant et des produits disponibles dans le commerce, reprenant l'idée d'origine, qui consistait comme l'a souligné le Dr. Stevens, à "microfilmer un microfilm" (3).

Aussi ingénieux soit-il, le micropoint demeure une application marginale de la microphotographie. Et l'agent secret photographiant à la lueur d'une lampe de bureau, plans et documents ennemis à l'aide d'un appareil miniature est avant tout le produit de l'imagination des romanciers et cinéastes. Pour des raisons qui tiennent aux lois de la photographie, il est en effet pratiquement impossible d'obtenir dans de telles conditions des résultats exploitables. La reproduction d'un document, et en particulier de plans, exige l'emploi d'un film à grain fin, et haut contraste. Un film de ce type est obligatoirement lent, avec une faible latitude de pose : il faut beaucoup de lumière pour l'impressionner et les erreurs d'exposition de traduisent par une mauvaise lisibilité du texte.

Pour le photographe, les problèmes sont de plusieurs ordres : Le film ayant une faible sensibilité, il faut exposer correctement le négatif, soit en éclairant abondamment le document soit en prolongeant le temps de pose. La prolongation du temps de pose n'est envisageable qu'à partir du moment où l'appareil photographique est parfaitement stable, fixé sur un pied ou un statif car la reproduction d'un document en réduction ne peut tolérer le "flou de bougé". L'utilisation de temps de pose excessivement longs présente par ailleurs d'autres inconvénients : la nécessité de corriger les écarts à la loi de réciprocité (4). Dans la pratique, l'éclairage artificiel est la solution la plus simple. Mais il doit être uniforme sur tout le document, objectif difficilement réalisable avec une unique lampe de bureau.

La latitude de pose étant faible, l'estimation ne peut se faire au jugé. Ne pouvant procéder à des essais, l'opérateur doit disposer d'un appareil de mesure extrêmement précis.

S'il veut rester discret, il doit utiliser un boîtier très compact, que l'on charge en film de petit format, 9,5 ou 16 mm. La réduction de format en augmentant l'échelle de réduction (un document de format A 4 doit être réduit 30 fois pour pouvoir entrer dans une vue de format 9,5mm) accroît encore les exigences au niveau de la stabilité de l'appareil et de la qualité générale du négatif. Il faut aussi remarquer qu'un appareil de faible poids offrant peu d'inertie, est beaucoup plus difficile à maintenir stable à main levée qu'un appareil plus volumineux. Il est donc assez évident que les appareils miniature, même d'excellente qualité comme le Minox, sont mal adaptés à la photographie de reproduction.

Que les agents secrets aient photographié à l'aide d'appareils miniature ou dissimulés [Kodak réalisera pour L'Office of Strategic Services un appareil en forme de boîte d'allumettes (5)], des installations industrielles, des sites, ou des personnages, cela ne fait aucun doute. Qu'ils aient pu réaliser des microfilms est beaucoup moins probable. Il faut donc se résoudre à une réalité prosaïque : au cours de la Seconde guerre mondiale, les applications les plus efficaces de la microphotographie furent aussi les plus traditionnelles.


1. HOOVER, J. Edgar .- The Ennemy's Masterpiece of Espionage.- Reader's Digest, 1946, April, n°48, p. 1-6. [retour au texte]

2. PIOLENC, François Marc de.- How to make microdots. [retour au texte]

3. STEVENS, Guy W.W.- Microdot Images in History, Espionage and Technology.- The Photographic Journal, 1988, June, p. 256. [retour au texte]

4. L'exposition est le produit de l'intensité par le temps de pose. Cependant, l'exposition obtenue avec une intensité donnée multipliée par un temps de pose de 1/10 de seconde ne sera pas égale à l'exposition obtenue par le 1/1000e de l'intensité, multiplié par un temps de pose de 100 secondes. C'est ce que l'on appelle l'écart à la loi de réciprocité. [retour au texte]

5. L'Eastman Kodak Matchbox Camera est évoquée par Pierre Georges Hartman, dans Le Microfilm Agent secret, Photo-cinéma, janvier 1963, n° 735, p. 19. [retour au texte]


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